Sur un T-shirt de coton à Ginza…

Nous voici à Ginza, l’un des quartiers marchands les plus réputés de Tôkyô où les publicités animées et chatoyantes mettent à l’honneur l’extrême beauté de l’écriture japonaise. Pourtant, tandis que nous marchons, un T-shirt peu banal attire notre attention. Un graphisme y figure, dont on se doutera aisément qu’il n’a pas vraiment de rapport avec les enseignes environnantes.  S’agirait-il donc d’une calligraphie arabe ? D’un signe maya ?  D’un alphabet ouest-africain ? Pas vraiment. En fait ce signe appartient plutôt à une écriture dite siddham, un antique système indien issu de la brahmi* et tombé en désuétude il y a plus de 800 ans. Mais alors, que peut bien faire ce signe, imprimé sur un T-shirt en coton, se baladant dans les rues tokyoïtes ?  La réponse tient aux incroyables chemins d’écriture. Pour en découvrir le truchement, il nous faudra nous rendre en Chine lors de la visite d’un illustre moine japonais, un certain Kūkai (774 – 835) dont le nom空海 signifie « Océan de vacuité », également connu sous le nom de Kōbō-Daishi. S’y rendant pour y recevoir l’enseignement des maîtres bouddhistes, Kūkai fut mis au contact d’un moine indien. Or celui-ci pratiquait une ancienne écriture. Vous l’aurez deviné, il s’agissait de l’écriture siddham qui pourtant allait bientôt disparaître en Inde même. Kūkai la colporta dans son retour au Japon et c’est ainsi que plusieurs écoles bouddhistes en firent usage et en préservèrent la tradition. Ici on appelle ces caractères bonji 梵字 (ou shittan 悉曇). Leur fortune voulut que les designers modernes lui reconnaissent un réel et indéniable intérêt graphique !