Le fil d’amour

Le « Fil d’amour… » est le premier texte à avoir fait l’objet d’un encodage en UNIDEO… Nous le publions ici par fragments successifs (merci de votre patience), à titre de prologue à une autre manière de construire et partager le sens… 

1. On raconte qu’un visiteur parvint un soir à la Cité des dieux… Mille feux brillaient à son arrivée, étoiles de nacre tressées sur les imposantes murailles. Le voyage était réputé si long et si périlleux qu’on fêta le nouvel arrivant par un déploiement d’amabilité et d’enthousiasme.

tell2 whatS * man whoS come for seeaccess pastS day * town ofS god pluralS

(on) raconte / que * un visiteur (homme / qui / vient / pour / voir) * parvint (accéder / passé) * (un) jour / (à la) cité / de(s) / dieu(x)

2. On le conduisit aussitôt à un palais de jade hissé sur un monticule planté de cèdres, d’oliviers et d’amandiers de l’essence la plus rare. Il fut convié à s’y délasser aussi longtemps qu’il le souhaiterait bercé par les senteurs raffinées et les sonorités célestes.

smell pluralS imply2 satisfaction very * andSsound pluralS ofS heaven

les senteurs / raffinées (qui entraînent / une satisfaction / élevée) * et * les sons / du / ciel

3. Du point culminant de son observatoire, face à un horizon sans fin, l’homme plusieurs jours et plusieurs nuits contempla la Cité. Tandis que les douceurs et les attentions les plus exquises le noyaient de leur enivrante présence, il semblait perdu dans un songe dont nul ne se hâtait à voler le secret. Puis il en sortit par ces changements inexplicables dont on savait ici capable l’espèce humaine.

infrontof horizon without limit * man * observe satisfaction pastS * whatS town * day night several

devant / un horizon / sans / limite * l’homme * observa (observer / satisfaction / passé) * (objet) la cité * (temps) jour / nuit / plusieurs

4. Quittant ce havre de paix, l’homme commença à visiter les lieux. Les allées y étaient cinq fois plus larges que dans la plus majestueuse des cités qu’il avait pu traverser. Les demeures rivalisaient de merveilles. Leurs cours intérieures aux larges péristyles lui paraissaient d’une perfection inégalée. Un parfum de myrrhe, mêlé de jasmin, troublait chacun de ses pas.

after leave place calm maximal * man * start2 pastS * visit town

après / avoir quitté / (ce) lieu / calme (maximal) * l’homme / commença (commencer / passé) * (à) visiter / la Cité

5. Mais surtout, à la moindre de ses haltes, les résidents l’accueillaient avec chaleur et simplicité. Leur verbe était léger, aussi délicat que le vin qu’ils versaient dans de fines coupes serties d’améthyste – car nul n’ignore que cette pierre combat l’ivresse.

everyone * know * whatS stone this * against disease ofS alcohol

Tout le monde * sait * que / cette pierre (pierre / cette) * contre / ivresse (maladie / de l’alcool)

6. Au cours de ses pérégrinations l’homme souhaita s’informer de quantité de choses dont il était naturellement intéressé. Car tout ce qui pouvait se penser, se dire ou se faire, prenait en ces lieux corps et âme. On y filait les cotons et les soies les plus variées. On y martelait toutes sortes de métaux. On y chantait des mélopées anciennes. On y incrustait le sens dans des sonnets d’albâtre. On y érigeait des constructions imaginaires de forme et d’esprit. La Cité, ainsi que les hommes en avaient solidement établi la réputation était un lieu d’enchantement. Et le séjour y glissait. Sans écueil.

hit pastS species all ofS metal ** sing pastS * song old2 for say

(On y) frappait (battre / passé) * toutes sortes (espèce / toutes) / de métal ** (On y) chantait (chanter / passé) / des chansons récitatives (chanson pour dire) / anciennes

7. Toutefois, lors d’une halte, le visiteur, tel qu’on le nommait déjà, fut pris à parti par le dieu de la guerre. On chuchotait alors que ce dernier était irrité par cette présence étrangère qu’il qualifiait d’hérétique et d’intrigante.

presence ofS foreigner * imply2 pastS * dissatisfaction ofS god ofS war

(la) présence / de / (cet) étranger * entraînaît * le déplaisir / du / dieu de la guerre

8. « Dis-moi, étranger, entreprit le dieu sans détour, quelle folie t’a mené en ces lieux ? Pourquoi avoir pris tant de risques ? » L’étranger pressentant l’importance de sa réponse, demeura silencieux. Le dieu de la guerre formula donc la question de manière plus incisive : « Qu’es-tu venu chercher ? »

9. « Je suis venu apprendre. » répondit l’homme dont le visage s’était subitement illuminé. « Apprendre, reprit l’autre quelque peu interloqué. Mais, apprendre quoi ?! » « Je suis venu apprendre à apprendre, poursuivit le visiteur, dont le cœur se faisait toujours plus léger. »

10. Le dieu de la guerre, au torse puissant, prêt à toutes sortes de combat, trouva celui-ci de bien médiocre espèce. Il décida en conséquence de laisser cet hôte poursuivre sa quête insensée, puisqu’il avait parcouru un si long chemin afin de la conduire.

11. Il lui signala néanmoins qu’un prédécesseur avait hier commis pêché de s’emparer d’un feu qui lui avait valu d’être enchaîné sur de lointaines montagnes. Si tel était le destin des hommes de renouveler cette erreur, qu’il en soit donc ainsi. Le visiteur fut troublé par cet avertissement. Il sembla différent après l’entrevue, comme si la menace voilée de son puissant interlocuteur avait sonné l’heure précoce d’un rappel.

12. Délaissant toujours plus tôt son promontoire, et les douceurs qui y affluaient en grand nombre, l’homme s’attacha avec application à glaner quantité d’informations disparates, détails insignifiants, connaissances éparses. Et il fut grandement étonné de ce qu’il constata car, malgré tant de richesses, tous ou presque en négligeaient l’existence.

13. En vérité, ici comme partout ailleurs, régnaient de grands cloisonnements. Chacun attaché à son savoir, sa culture, son pouvoir, son langage, mettait un point d’honneur à ne les partager qu’en d’exceptionnelles circonstances. Ici comme ailleurs, pour la grenouille au fond du puits, le ciel se limitait à la margelle.

14. De la fabrique des dentelles les plus fines, à la connaissance du calendrier lunaire, de la pratique de jeux équestres, à l’usage d’une clepsydre ou d’une lyre divine, pas un aspect de ce foisonnement ne sembla échapper à sa collecte. Tant et si bien qu’on se demandait quel bric-à-brac une telle assemblée de choses finirait par constituer.

15. Puis, un soir venu, à la tablée nocturne à laquelle il était convié, le visiteur souhaita faire une déclaration. Un silence peu familier à ces lieux s’installa soudain. Le visiteur informa alors ses hôtes de son désir de quitter la Cité à l’aube du troisième jour.

16. Chacun se mit à observer cet homme à la présence duquel on s’était accoutumé. Le visiteur partirait de la Cité à l’aube du troisième jour, telle était sa parole. Nul ne songerait à s’y opposer. On l’avisa néanmoins que le Grand Conseil se réunirait le lendemain matin. Contrairement aux usages il était invité à s’y associer.

17. Dans cette salle aux colonnades massives qui portait les symboles des anciens, et dont le visiteur décryptait mal le message, étaient réunis les membres les plus prestigieux de la Cité. Déployés en un vaste arc de cercle, ils étreignirent tour à tour leur hôte en leurs bras amicaux.

18. Nombre parmi ces hauts dignitaires qui connaissaient l’histoire des deux mondes, et celles des nombreuses âmes qui les avaient peuplés, étaient en effet peinés à l’idée de ce départ. Car l’étranger, dans sa quête méthodique et curieuse, avait finalement aidé plus d’un à se rappeler à la richesse de ces lieux, ternie par l’habitude d’un trop grand luxe.

19. Hélas chacun savait que le temps d’homme est compté, et qu’il lui faudrait très bientôt repartir s’il voulait reposer parmi les siens. Le chef du conseil drapé de son prestige ouvrit la réunion : « Visiteur, tu es homme en vérité. Toutefois, nous n’avons eu durant ton séjour qu’à nous louer de ta présence. Celle-ci a contribué par sa fraîcheur à nous rappeler à la réalité de ces lieux dont trop nombreux avaient ici négligé l’abondance (…)

20. (…) Nous avons entendu que tu désires nous quitter à l’aube du troisième jour. Et tu nous en vois triste. C’est pourquoi, après délibération du conseil et à l’unanimité de ses membres, nous avons décidé de t’offrir l’immortalité et te garder ainsi parmi nous. »

21. À ces mots, seul le clan guerrier manifesta un réel mécontentement. Partout ailleurs rayonnait une satisfaction commune, faite d’entendement et de tacite acquiescement. Une force inconnue des hommes semblait émaner de l’hémisphère, révélant la rare unité des dieux.

22. L’homme prit à son tour la parole : « Je suis, divin conseil, honoré au plus haut point d’un présent si majestueux. Nous pourrions si j’en crois les registres consultés, compter sur les doigts d’une seule main ceux qui parmi mes semblables eurent accès à un tel honneur. »

23. Tous convinrent de la sagesse de ce propos. Déjà les congratulations se préparaient, toujours somptueuses lors de l’accueil d’un nouveau membre. De grandes jarres seraient apportées depuis les sources primitives. Bientôt le bain lustral consacrerait l’immortalité.

24. Le visiteur poursuivit cependant : « Pareil honneur me rend d’autant plus difficile de vous signaler mon impossibilité d’accepter un tel présent. » On fut choqué par cette réponse aussi absurde que discourtoise. Comment un homme sensé pouvait-il refuser le plus précieux, le plus divin des dons qu’on pût recevoir ?

25. La vaste salle s’anima aussitôt de chahuts et de râles. S’il n’avait été la sérénité du chef du conseil, sans doute cette audience se serait-elle disloquée dans la cohue. Celui-ci obtint cependant un silence immédiat : « Soit ! entreprit-il avec une exceptionnelle gravité, tu te trouves donc dans « l’impossibilité » de recevoir l’immortalité, et les motifs de cette interdiction t’appartiennent…

26. … Toutefois, visiteur, en qualité de l’amitié que tu ne saurais une seconde fois rejeter, et en vertu des sept éléments naturels dont j’ai la charge, j’attends que tu nous dises quel présent tu souhaites emporter avec toi. »

27. Cette offre parut excessive à bien des membres de l’assistance. Mais le visiteur ne leur laissa guère le temps d’y songer car sa réponse fut tranchée et sans appel : « Je désirerais haut représentant du conseil, et noble assemblée, recevoir quelques longueurs divines de ce que vous nommez, je crois, le fil d’amour. »

28. « Le fil d’amour ?! reprit le chef du Conseil interloqué ». « Le fil d’amour ?! entendit-on de part et d’autre. » « Le fil d’amour, répéta l’homme. » Ainsi qu’il en va dans l’ensemble des groupes, un retournement immédiat s’accomplit alors. Une sorte d’allégresse retrouvée se répandit parmi les esprits, y compris en proximité du clan le plus réfractaire.

29. « Voilà qui est pour le moins inattendu, répliqua le chef du conseil masquant mal son amusement. Pourtant qu’il en soit ainsi. Le dieu des passions te remettra quelques longueurs de ce fil dont nous t’encourageons tout de même à faire un usage parcimonieux … » Ainsi entouré des rires et des félicitations, le visiteur fut invité à suivre un page qui le conduisit sans délai dans la fabrique du fil d’amour.

30. L’étranger avait voici quelque temps visité cette fabrique, et les artisans s’étaient plu à l’instruire de l’objet qu’on y produisait. Le fil en question servait en effet à tisser les passions, à nouer les amours, parfois aussi à dévoiler le complot des amants.

31. Ce fil était invisible et extensible à souhait. Seul un mécanisme de clés optiques, qu’on ajustait comme on porte des lunettes, en autorisait l’observation à celui qui s’en trouvait muni. Si les dieux voilà longtemps y avaient accordé une certaine attention, son emploi avait été délaissé pour d’autres pratiques.

32. L’homme se vit donc remettre plusieurs coudées de ce fil mystérieux, ainsi qu’une certaine quantité de clés optiques permettant de le localiser. Nanti de ce précieux objet, l’homme consacra alors ses dernières heures dans la Cité, à un empressement inhabituel, une activité redoublée.

33. Il n’était pas une personne, pas un lieu, précédemment visités, qu’il ne vint saluer. Il s’assurait de détails de toutes sortes, dessinant des croquis de surface et de volume, notant scrupuleusement divers indices auxquels il accordait une étonnante importance.

34. L’aube du troisième jour ne tarda pas à se présenter. Le point d’adieu avait été fixé à la Porte du Grand Ouest, là où s’assemblent les trois grandes stèles. Quelques membres de la Cité s’y étaient rendus en cortège. L’homme dans un instant les quitterait sans possible retour.

35. Parmi cette assemblée céleste, se trouvait présent le dieu de la guerre, tout auréolé de sa victoire sur le bon sens. L’homme une fois encore n’avait-il pas prouvé sa légèreté, préférant le jeu des sentiments à l’immortalité ! C’est à lui que le visiteur s’adressa en premier : « Dis-moi, dieu de la guerre, pourrais-tu nous dire à quoi ressemble « la corne d’asjinc »? »

36. On fut quelque peu troublé par cette question, et le dieu pour sa part la trouva plutôt moqueuse et déplacée. À l’évidence tous ignoraient ce qu’était la corne dite « d’asjinc », et lui-même n’en connaissait pas le bruit, ni davantage le métal !

37. Le visiteur sortit à cet instant un trousseau de clés optiques, semblable à ceux dont on se servait afin de dévoiler la présence du fil d’amour. Puis il demanda au dieu de la guerre de bien vouloir utiliser le trousseau afin d’aviser chacun de la nature de la corne dite d’asjinc.

38. L’irritation du dieu guerrier devait ici atteindre son comble, celui-ci se refusant à de tels enfantillages ! L’impatience de son entourage eut raison de son adversité. Manipulant alors les clés avec un certain embarras, le dieu vit soudain apparaître des formes étranges et des significations enchevêtrées.

39. Leur assemblée tenait un langage qu’il ignorait, et pouvait cependant aisément entendre. Il y accéda à de nouvelles significations, et celle de la corne d’asjinc y figurait. Puis le visiteur remit à chacun un exemplaire du trousseau optique, et tous purent s’enquérir de cet objet auparavant mystérieux.

40. Une muse se risqua à demander : « Serait-ce donc… le fil d’amour ? » L’homme lui fit savoir que son intuition était exacte. Tel était bien le fil d’amour qui reliait les significations les plus diverses, renvoyant au monde des êtres et des choses.

41. Durant ses derniers jours, affairé comme seuls le sont les marchands, le visiteur s’était employé à mille activités. Il avait ainsi relié l’ensemble des connaissances de la Cité en un vaste réseau de correspondances secrètes. Chacun pouvait s’y aventurer à présent sans risquer de s’y perdre. À la surprise générale avait succédé une forme d’émerveillement enfantin.

42. Sortant d’une ivresse passagère, le dieu de la guerre entra dans une impressionnante colère : « Es-tu en train de nous dire, étranger, que nous dieux, avons employé ce fil mystérieux pour de vils usages ? Es-tu en train de dire que nous dieux, ignorions ce qu’est la corne d’asjinc et que nous la connaîtrions enfin grâce à toi et tes manipulations puériles ? »

43. « Je dis, dieu de la guerre, l’interrompit le visiteur, que je remercie cette cité de m’avoir tant appris. Je dis, mes amis, que les hommes ne sont pas encore prêts à se servir de ce fil pour un amour qu’ils ne veulent pas tous entendre. Mais une étape intermédiaire pourrait les aider à y accéder car vous nous permettez aujourd’hui d’y songer. »

44. « Je dis également qu’il me faut désormais arpenter le monde, pour qu’un jour prochain y apparaisse que tout n’est que correspondances, relations de formes et de sens. Enfin je te dis plus particulièrement, dieu de la guerre, que c’est là la promesse d’un ultime combat. Un combat que l’homme ne livrera plus contre l’autre, mais pour lui-même. Certes ceci est un rêve, mais je suis sûr qu’il se répandra bientôt à la surface du monde… »

45. « Un rêve ? De quel rêve parles-tu donc ? » s’exclama le dieu de la guerre, au comble de l’incompréhension. Nulle voix ne lui répondit, car la silhouette du visiteur se fondait déjà sur le chemin du retour…

(Le fil d’amour – 1995)

à suivre…

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