Pour une croissance culturelle de l’humanité

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Une croissance culturelle de l’humanité est en mouvement. Elle peut contribuer à modifier la manière dont nous concevons le monde et la place que nous y occupons. Mettant en lumière certaines formes de responsabilité, individuelle et commune, prenant pour cap un destin commun de l’espèce humaine au-delà de ses enjeux parfois contradictoires, soulignant l’importance capitale du dialogue, de la diversité et de la compréhension mutuelle, elle appelle à une créativité inédite. Nous la déclinons ici sous douze variables en interaction. 

Art. 1 – Défendre la paix…

La paix est une base, un socle sur lequel se fondent et s’accomplissent les équilibres de nos sociétés. Vient-elle à manquer que tout ce que nous croyions dû, donné, se désagrège plongeant êtres et communautés dans le plus abyssal des chaos. Quel rôle les cultures jouent-elles dans l’établissement ou le rétablissement de la paix ? Quelle est la part de dialogue, de compromis, d’écoute mutuelle qu’elles sont aptes ou non à y développer ? Comment défendre la paix par le levier culturel en y saisissant les opportunités et dépassant les obstacles ? Comment chaque individu est-il le laboratoire permanent de ce défi quotidien dans la responsabilité de ses pensées et de ses actes ? Et lorsque l’article 1er de l’acte constitutif de l’UNESCO souligne que « « les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix », quel investissement les sociétés placent-elles dans la mission d’y conduire ? 

Art. 2 – Gérer l’espace…

S’il est un facteur central à l’établissement des équilibres individuels et collectifs, c’est dans le rapport à l’espace que nous le trouverons. Comment conçoit-on ce rapport ? Comment les cultures nous en instruisent-elles de longue date invitant au plus fondamental des respects, celui de la Vie, de son interdépendance entre espèces et avec la terre nourricière ? Comment peut-on s’en inspirer pour mieux y établir une relation harmonieuse ? En quoi notre inscription dans un environnement donné et les répercussions qui en dépendent, déterminent-elles le cadre de vie des générations présentes et futures ? La culture est aussi une manière de concevoir cette inscription spatiale, la manière de la vivre plus ou moins paisiblement en faisant face aux nombreux enjeux qui y sont attachés, écologiques, agricoles, sanitaires, frontaliers… Entre stratégies éprouvées et indispensable inventivité, concevoir une croissance culturelle de l’humanité encourage à faire le point sur la diversité de ces défis et la façon dont nous sommes susceptibles d’y répondre durablement…

Art. 3 – Le défi de la matière…

Parmi ces défis, celui de notre relation à la matière, à son exploitation, à sa transformation et à leurs impacts tout à la fois physiques et psychiques, semble au cœur de notre temps. Une grande part de notre réalité humaine s’y reflète, et la vie ou la survie même de tous les êtres vivants, incluant l’espèce humaine, s’y conçoit. Comment avons-nous établi les relations à la matière qu’elle soit bois, métal, eau, argile, cuir, laine, pétrole, air… ? Comment en avons-nous honoré le don, l’exploitation, la gestion… ? Comment l’avons-nous trop souvent détournée du partage qu’elle autorisait pour favoriser des accumulations, des épuisements, des surexploitations, des pollutions morbides nous mettant tous et toutes en danger ? Il ne saurait y avoir de croissance culturelle de l’humanité sans une gestion plus équilibrée des ressources matérielles. Cette gestion des biens communs comme des moyens d’offrir à chacun.e une existence digne de ce nom est-elle une illusion, ou au contraire un horizon de conquête et de paix pour les générations en mouvement ? Comment les cultures peuvent-elles y apporter leur part ? En quoi la nature des métiers exercés, la relation à la variable monétaire, l’idée que nous nous faisons de l’économie, du commerce ou encore de la science, peuvent-elles en nourrir le dessein ?

Art. 4 – Découvrir la mosaïque des peuples… 

Un contexte donne à toutes ces questions leur pleine résonance : celui des peuples qui les accueillent forts de leurs coutumes et traditions, de leur destin différencié, de leurs valeurs, de leurs formes d’espérance… Combien de groupes humains se sont-ils constitués à la surface de ce monde ? Combien de « peuples » y ont-ils pris corps et âme, souvent durablement, offrant à leurs membres la possibilité de s’y référer ? Combien ont disparu ? Combien leur succéderont ? Quels critères majeurs d’ordre ethnique, politique, religieux, géographique, économique… ont-ils accompagné la mise en place de cette mosaïque ? Comment chacun-e de nous y est né.e ? Avec quelle force d’attachement ? de dépendance ? ou de prise de distance ? Découvrir cette mosaïque, mieux la connaître et la comprendre est une condition déterminante de la paix dans le monde et des résolutions nécessaires à sa meilleure conduite. La CCH se doit d’y œuvrer par tous moyens…

Art. 5 – Le miroir des spiritualités…

Parmi les variables constitutives de la trajectoire des peuples, sociétés ou cultures, il en est une qui leur donne une couleur déterminante : entendons ici la couleur des spiritualités que nous pouvons y trouver. Ainsi va le monde des êtres humains, qu’ils sont dans bien des cas appelés à une dimension spirituelle, et cela joue un rôle décisif dans la relation à soi, aux autres, à l’environnement, au temps, au fil de la vie, tout comme souvent à la manière de communiquer, agir, juger, se nourrir, se vêtir, se comporter… La diversité des philosophies et spiritualités constitue à ce titre une toile de fond de l’humanité sans laquelle nombre de nos sociétés ne peuvent être comprises dans leurs choix, leur mode d’existence, leur rapprochement ou leur distanciation des autres, parfois leur affrontement. Il est peu de dire que la CCH est appelée à œuvrer sur cette compréhension mutuelle, et comment une coexistence pacifique peut et doit y être envisagée. Il n’est pas d’avenir pour l’espèce humaine sans l’acceptation de ce miroir des spiritualités à condition que chacune d’elles admette le contrat de respect mutuel dont sa propre mise en œuvre dépend. 

Art. 6 – Réinventer les routes… 

La mosaïque du monde est ainsi constituée de fragments en mouvement qui font écho à la pluralité des espaces, des peuples, des spiritualités… Comment se rend-on d’un fragment à l’autre, d’une pièce du puzzle à une autre pièce plus ou moins distante et différente ? C’est ici qu’un élément intervient avec une force décisive : les voies, routes, chemins concrets ou abstraits que nous empruntons pour y conduire. Qu’elles soient déjà tracées, ou qu’elles fassent tout au contraire l’objet d’inventivité à la découverte de territoires inexplorés, ces voies déterminent en grande partie la nature de la rencontre qu’elles visent. Elles permettent ainsi de rapprocher les peuples, de faire communiquer sociétés et individus, de traverser les espaces réels ou virtuels. La CCH se doit d’y investir grandement en soutenant le renforcement de routes interculturelles aidant à nous déplacer au sein des cultures, et dans leur dialogue infini, en prêtant écho à toutes sortes de détails qui, mis bout à bout, en recomposent la mosaïque. 

Art. 7 – La communication est la vie…

Ainsi placés les uns devant les autres, que ce soit dans un espace réel ou virtuel, nous voici au rendez-vous de la communication. Qu’elle lui soit aisée ou non, l’être humain est né pour communiquer. La communication est inhérente au souffle de vie et s’y anime de multiples façons. Elle s’inscrit certes dans le langage, mais tout autant dans les silences. Elle s’inscrit dans nos actes et nos pensées. Elle prend son essor dans la manière dont nous nous déplaçons, dont nous sourions, dont nous décidons… Dès lors que revisiter en ces heures planétarisées ? en ces heures où, puissance numérique aidant, le moindre contenu peut être quasi instantanément partagé dans le monde – aussi faux ou manipulé soit-il ? La CCH se reflète ici à deux niveaux pour une communication plus responsable : celui de l’individu dans la charge qui lui incombe, l’invitant à accorder toute sa valeur à chaque acte de communication et aux conséquences qui l’accompagnent, supposant son engagement à y procéder, et bien entendu celui de nos sociétés renvoyant à la caisse de résonance planétaire au sein de laquelle des médias éclairés, humanistes, prospectifs, sont appelés à jouer un rôle de plus en plus décisif. 

Art. 8 – Dans l’océan des signes…

Un élément apporte son concours central à tout acte de communication : le signe. Le signe, ou plutôt les signes traversent la diversité culturelle de part en part, constituant la garantie de son inépuisable dialogue. Leur force indissociable de l’épopée humaine nous unit tous et toutes dans leur quotidienneté, balisant les chemins de cultures en invitant à une quête constante de signification… Qu’ils soient emblèmes, symboles, lettres, idéogrammes, qu’ils soient tatouages, logotypes ou sceaux, qu’ils soient gardiens d’un savoir ou portes sur la créativité, quelle place accordons-nous donc aux signes, familiers ou non ? Comment mieux en accueillir le flot constant ? Comment le valoriser tout au long de notre vie ? 

Art. 9 – Pour une éducation au monde et à soi…

Aider à connaître les voies interculturelles et les espaces auxquels elles conduisent, aider à questionner la façon non seulement de les emprunter, mais de les réinventer, contribuer à naviguer dans l’océan des signes sont autant de situations qui renvoient aux manières hautement culturelles d’éduquer, d’enseigner, d’apprendre. En vérité chaque culture peut se refléter dans sa façon de transmettre savoirs, savoir-faire, savoir-être, mais aussi dans les motivations qui l’y conduisent. Celles-ci sont-elles porteuses des valeurs de paix, de justice, de respect mutuel, de tolérance, de dignité… ou au contraire laissent-elles se glisser des ferments de discorde, de rejet, de haine ? Comment accompagner une véritable éducation à la paix à la dimension de l’espèce humaine ? De quels moyens n’avons-nous pas encore disposés pour y conduire pleinement ? Comment un projet de croissance culturelle peut-il y apporter sa part ? Sous quels angles ? Tout enfant ne devrait-il pas aujourd’hui disposer d’un carnet de bord ouvrant sur la diversité culturelle, un carnet accompagnant sa rencontre au monde, aux autres et à lui-même… Nous avons dit croissance ? Mais n’est-ce pas là que la plus belle des croissances se situe, celle du corps, de l’esprit, du cœur appelés à s’éveiller à une forme de responsabilité et de conscience partagée ? 

Art. 10 – Le temps de faire et le temps d’être…

Nous voici alors devant une autre variable qui englobe et emporte les notions évoquées, qu’elles soient relatives à l’espace, à la communication, à l’éducation… : le temps. Le temps peut-il être notre allié dans ce chemin de croissance culturelle ? Y répondre suppose plusieurs choses. Tout d’abord, cela nous appelle à un regard approfondi, contradictoire, sur le temps passé. Quel a été notre cheminement collectif, et accessoirement individuel ? Comment nos sociétés ont-elles affronté les défis qui se sont posés à elles ? Comment les ont-elles négligés ? Quelles leçons tirer de nos choix, de leurs conséquences ? Cela suppose également un regard sur le temps présent, complexe, interdépendant. Où plus que jamais s’impose la tenue d’un colloque des humanités, d’une assemblée susceptible de questionner la problématique humaine et les hypothèses pour y répondre. Enfin, le temps exige peut-être plus encore une part d’inventivité, de renouveau, de créativité…

Art. 11 – Le souffle du rêve…

Au vu des enchaînements précédents, une lutte de longue date traverse l’humanité. Une lutte que nous pourrions désigner dans l’affrontement entre les réalistes et les rêveur.ses. Une lutte qui prend généralement le parti des premiers tant il apparaît évident que les valeurs que nous défendons ici ont tôt fait d’être balayées par le seul désir de les ignorer, a fortiori de les combattre. Que peut la tolérance devant le mur de l’intolérance ? Que peuvent le partage et le vœu de générosité devant la rage de la cupidité et de l’avidité ? Que peut l’espérance face à la force de la désillusion ? Que peuvent les rêves dès lors que l’on se réveille à des réalités qui en sont radicalement éloignées ? Aussi raisonnables peuvent paraître de telles objections, c’est nier pourtant au rêve sa force d’accomplissement. C’est oublier que l’espèce humaine est aussi faite de ce qui n’est pas encore et de ce qu’elle porte en elle comme promesse de réalisation. La question est aujourd’hui d’œuvrer ensemble à la compréhension de ce qui peut et doit être incarné. Les notions les plus fortes de simplicité, de proximité, de solidarité, n’ont que faire des cynismes et des ricanements qu’elles suscitent un temps. C’est dans un souffle porté par les cultures humaines, un souffle fait de concorde, d’écoute, de générosité que l’avenir de notre espèce se situe. Il nous appartient d’y puiser bien des enseignements et de les rendre opérationnels en chacun des thèmes que nous évoquons ici à savoir dans la gestion de l’environnement ou de la matière, dans le rapport au temps, dans la connaissance des peuples, dans les choix éducatifs… Le souffle du rêve est une part irréductible de la croissance culturelle de l’humanité.

Art. 12 – Un idéal à atteindre…

En conclusion, mais aussi en prémisse à ce propos, il existe un trait d’union à tous les êtres humains qui s’inscrit dans leurs langages et leurs pensées, sous-tend leurs coutumes et leurs actes jusqu’à leur créativité. Un trait d’union qui, s’il est considéré à sa juste et pleine mesure, peut sensiblement modifier notre vision des défis contemporains et comment les relever. Ce trait d’union tout à la fois singulier et universel, c’est bien entendu la culture. La culture est dans la forme des objets, dans la couleur que nous leur accordons. La culture est dans le sens des mots, des gestes. La culture est dans la raison d’être de cette assemblée, dans nos prises de décision, dans l’émergence de nos doutes. Oui, la culture est omniprésente. Elle est tout à la fois le sol où nous nous enracinons et le souffle qui accompagne notre voyage terrestre. La culture n’est pas seulement un « héritage », mais plus encore « un idéal à atteindre » ainsi que nous le confie le poète. Un idéal en phase avec notre temps.

Le monde présent connaît une interdépendance inédite. Une forme de connexion à tous et à tout, réelle ou imaginaire, nous projette dans un réseau d’interactions où une idée, un sport, une musique peuvent en un temps très réduit connaître une résonance planétaire. Il n’en va pas autrement des périls et des menaces, tout aussi mondialisés et conséquents. Cela nous demande une vision du monde à la hauteur de tels enjeux. Et tout particulièrement, une meilleure connaissance de nos différences et similarités, apte à dépasser clichés et généralisations, ethnocentrismes et préjugés. La croissance culturelle de l’humanité peut y aider. Pour peu que nous nous en accordions, pour peu que nous comprenions que chaque être humain en est le vecteur permanent et que l’ensemble de nos interactions y trouve une composante essentielle à leur équilibre, alors un nouveau chapitre du genre humain pourrait bien commencer à s’écrire. 

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