Veillées :

  • Dans la forêt de Khandava…

    (D’après Maurice Cocagnac – Les racines de l’âme indienne…) Nous sommes dans la grande forêt de Khandava. Arjuna et Krishna y ont chassé toute la journée. Ils sont heureux et s’arrêtent dans une clairière pour se réconforter, accompagnés de musique et de bons mets. C’est alors qu’un brâhmane s’approche d’eux, visiblement il est fatigué. Ils le prient de se joindre à eux, et au bout d’un moment, celui-ci leur confie qu’il est Agni, dieu du feu. Les deux amis s’étonnent de cet apparent épuisement. Comment le puissant dieu qui préside aux forces du feu peut-il être à ce point exténué ! Agni leur avoue ceci : « Voilà 12 ans qu’un sage fait des offrandes sur mon autel, y versant quantité d’huile sur le feu, et cela a fini par m’épuiser. Si je veux recouvrer mes forces, je dois absolument brûler cette forêt. » Ses deux interlocuteurs en conviennent aisément, mais lui demandent donc aussitôt pourquoi il n’a pas accompli son projet : n’est-il pas le dieu du feu ! « Hélas, soupire Agni, à chaque fois que je m’y essaie, Indra fait pleuvoir pour protéger les grands serpents qui demeurent en cette forêt, et tout est à recommencer… » Agni leur demande donc de l’aider. C’est ainsi que les deux compagnons, sensibles à son récit, s’y engagent. Ils reçoivent alors pour y parvenir les armes divines. Arjuna y obtient notamment certains attributs qui le rendront célèbre, l’arc Gandiva, mais aussi deux carquois, et un char avec le roi des singes pour porte-étendard. Ainsi pourvus, les deux amis vaincront, et Indra sera chassé, Agni pourra alors brûler la forêt, et seul le roi des serpents parviendra à s’en échapper.


  • Draupadi et les Pandavas

    Arjuna, l’un des cinq fils de Pandu, était sorti vainqueur de l’épreuve que Drupada avait imposée aux prétendants à la main de sa fille, Draupadi. Ayant en effet bandé l’arc et transpercé la cible (selon une légende connue d’une autre civilisation), Arjuna, le guerrier aux bras puissants, repartit donc avec ses frères annoncer l’heureuse nouvelle à Kunti, leur mère et belle-mère. À peine arrivé au palais, il se précipita auprès d’elle et lui annonça être porteur du plus grand des bonheurs ! Cependant dans l’empressement et la joie de retrouver ses enfants, Kunti devança ses explications et prononça le vœu d’un « partage de l’aumône entre eux tous ». Il était dit. Nul n’y pouvait plus rien. Afin de demeurer conforme au dharma, il fut convenu que la merveilleuse Draupadi deviendrait ainsi l’épouse des cinq frères.


  • Ganga…

    En ces heures germinales, en une époque où s’affrontaient dieux et démons, ces derniers avaient coutume de se réfugier dans les océans. C’est pourquoi les dieux demandèrent au yogi Agastya de leur rendre un petit service : celui d’avaler les eaux océaniques. Ce qu’il fit bien entendu sans hésiter. Et l’aide fut hautement appréciée car les démons ne pouvaient plus désormais se cacher. Ils furent réduits à néant. C’est alors qu’on pria Agastya de libérer l’océan qu’il avait englouti. Hélas, il l’avait digéré ! Débutèrent des temps de désolation. La sécheresse s’abattit, le désert gagna, et bien des activités essentielles et vitales, jusqu’aux rites de purification, furent contraintes d’être abandonnées. Pendant ce temps le roi Saagar qui avait de grands desseins s’apprêtait à sacrifier le cheval annuel qu’il laissait de coutume en liberté. Mais lorsqu’il voulut y procéder, ô comble de malheur, le cheval avait disparu. Il chargea ses soixante mille fils de le retrouver. Ceux-ci ne le déçurent point, car ils réussirent à le localiser chez le sage Kapila où l’animal avait effectivement choisi de faire halte. Ils ne tardèrent pas à l’accuser de vol ! Or, irrité par leurs accusations infantiles alors qu’il était en méditation, celui-ci ouvrit les yeux et les réduisit en cendres ! Le malheur frappa le cœur de Saagar qui pria Kapila de lui dire comment réparer cette erreur. Aussi le sage précisa-t-il que seul le Gange pourrait apaiser leur souffrance en baignant leurs âmes errantes. Il fallut alors implorer Brahmâ. Mais la mort vint trouver Saagar. Ainsi passèrent sept générations jusqu’à ce qu’un descendant, Bhagirath, reprît à son tour la prière pour le repos de ses ancêtres. Brahmâ en fut touché mais avertit que le déferlement du Gange serait terrifiant. C’est pourquoi il conseilla d’invoquer Shiva afin que celui-ci puisse retenir le Gange dans ses cheveux. C’est bien ce qui se produisit et grâce à ces sages conseils, les âmes des défunts purent s’y tremper et se libérer. Et la Terre regagna ses couleurs loin de la sécheresse qui s’était abattue sur elle…Le Gange devint ainsi le centre d’une sacralisation qui fait que les mariés accrochent des guirlandes d’une rive à l’autre, que les paysans du Bihar enterrent des pots remplis d’eau du Gange dans leurs champs ensemencés, et que s’y baigner, et mourir sa proximité, constituent l’aboutissement de toute vie chez les Hindous. Du reste, pour en revenir aux critiques hygiénistes soulevées plus haut, certains soutiennent que ses capacités d’auto-dépollution sont inégalées. Mais bien sûr, on nous dira qu’il faut y croire…


  • Holi, la fête des couleurs

    Hiranyakashipu avait reçu de Brahma des dons incroyables. On ne pouvait lui porter tort ni le jour, ni la nuit, ni sur Terre, ni dans le Ciel, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, ni par une arme, ni sans arme, que l’on soit homme ou animal. Or Hiranyakashipu était hostile à Vishnu et voulait absolument lui nuire. Pour contrecarrer ses plans, on parvint à conduire son épouse alors enceinte au Sage Narada qui lui enseigna tout au contraire la gloire de Vishnu. C’est ainsi que lorsqu’il naquit, Prahlad fut entièrement habité de l’esprit du dieu Vishnu et bientôt son père s’en rendit compte, à sa grande colère. Il demanda à ses maîtres de bien le surveiller, de cesser de lui ôter pareille idée ! Mais rien n’y fit, au contraire. A chaque fois qu’il lui demandait ce qui était au monde la chose la plus importante, Prahlad répondait en toute simplicité : « C’est de renoncer au monde et de chercher refuge auprès du Seigneur Vishnu. » Alors Hiranyakashipu fou de rage décida de tuer son fils. Il envoya ses armées sur lui, mais elles échouèrent. Puis les serpents, qui n’y parvinrent pas davantage. Le poison se transforma en nectar dans sa bouche. Quant aux éléphants, ils ne purent davantage le piétiner. Hiranyakashipu finit par se demander où pouvait donc être ce Vishnu qui lui causait tant de tourments et frappa un pilier de son épée. En sortit Narasimha, qui n’était ni homme, ni lion, lequel le saisit et l’emmena sur le seuil du palais (ni dedans, ni dehors), à l’heure du crépuscule (ni jour, ni nuit), et là le tua. Prahlad monta sur le trône et régna avec une infinie sagesse. Mais tout n’était pas fini pour autant car Holika, la sœur de Hiranyakashipu, qui gouvernait le feu, le prit sur ses genoux et voulut le consumer. Or, tout au contraire, c’est elle qui fut réduite en cendres, tandis que Prahlad n’en était pas affecté. On dit qu’avant de mourir, Holika implora son pardon et qu’il lui accorda. C’est en son honneur qu’on fête Holi, le festival des couleurs, pour rappeler aux hommes, la vanité qui brûle et les règles de bonne conduite. (Une autre histoire est liée à la fête de Holi, qui raconte les amours de Krishna et de Râdhâ).


  • Le Grand Rama…

    Le Ramayana conte l’histoire du grand Rama, septième avatar de Vishnu, qui partit combattre le démon Ravana retranché à Sri Lanka… Son père était le roi d’Ayodhya, Dasaratha, lequel à cette époque n’avait pas de descendance mâle et en était affligé. En ce même temps, les dieux se désolaient du pouvoir du roi des démons Ravana qui empêchait les rites sacrés et contre lesquels ils étaient impuissants. C’est pourquoi Vishnu décida de redescendre sur Terre, sous forme humaine, car si les dieux ne pouvaient le contraindre, un homme lui pouvait vaincre Ravana. Les épouses de Dasaratha furent conviées à boire un philtre magique, et tombèrent simultanément enceintes : quatre fils en naquirent, Rama, Lakshamana, Bharata, Satrughna. Rama et Lakshamana furent très tôt complices, et fort jeunes, ils ne manquèrent pas de prouver leurs exploits. C’est ainsi qu’ils mirent à mal une démone et des cascades de fleurs de lotus se déversèrent sur eux. De même le roi Janaka avait promis que quiconque parviendrait à domestiquer l’arc de Shiva (que 500 hommes ne parvenaient à soulever) emporterait la main de sa fille Sita. Or à peine Rama le prit-il entre ses mains qu’il se brisa. Dasaratha sentait venir sa fin et naturellement il voyait en Rama le plus digne des successeurs. Hélas, l’une de ses épouses lui rappela qu’il avait promis le trône à son fils. Fidèle à sa parole, il dut se résoudre à le lui accorder et exila Rama. Lakshamana et Sita décidèrent de le suivre. 10 années d’errance les menèrent à Panchavati où ils prirent résidence. Quelque temps plus tard une démone, métamorphosée en belle servante, tenta de se rapprocher de Sita. Mais Lakshamana lui coupa le nez et les oreilles. Ravana avertit de l’affaire, conçut dès lors un stratégème pour les perdre. Il envoya tout d’abord un magnifique cerf blanc qui appata Rama. Celui-ci décidé à le chasser traça un cercle magique autour de la demeure pour protéger son épouse. Mais Ravana, dans toute sa ruse, s’en approcha sous les traits d’un vieux mendiant et pria hors du cercle Sita de le nourrir. Ne se méfiant pas, celle-ci tomba dans le piège et il l’enleva sans difficulté. Rama et Lakshamana durent alors mener d’intenses recherches pour la retrouver. Au cours de ces tentatives, ils s’associèrent les mérites de Sugriva, le chef de l’armée des singes. Ceux-ci partirent dans toutes les directions et seule l’armée conduite par Hanuman tarda à rentrer. Pour cause, ils avaient trouvé où Ravana détenait Sita : sur l’île de Sri Lanka. Il parvint à franchir les mers et fit savoir à Sita que Rama n’avait pas abandonné. Puis il revint avec l’un de ses anneaux et en informa Rama qui prit aussitôt la route. Grâce à la construction d’un pont magique, une impressionnante armée s’abttit sur Ravana. Mais celui-ci ne manquait pas de ressources, et les pertes furent terribles. Lakshmana fut ainsi gravement blessé, et Rama lui-même sentit les forces lui manquer. Heureusement les herbes médicinales du Mont Kailash, Surya le dieu-soleil, et in fine l’arme de Brahmâ, parvinrent à vaincre les démons et à tuer Ravana. Rentrés victorieux à Ayodhya, on ne tarda pas toutefois à douter de la vertu de Sita. N’aurait-elle pas été séduite par le démon Ravana ? C’est pourquoi elle se retira en forêt avec l’aide de Lakshamana auprès du sage Vâlmîki. Et c’est là qu’elle enfanta des jumeaux Kusa et Lava, auquels elle apprit l’épopée du Ramayana. Ils devaient quelques années plus tard le conter devant Rama à Ayodhya et tous purent aisément reconnaître en eux, ses fils légitimes. Sita ne manqua pas d’être alors rappelée auprès de lui.


  • Le raga du feu

    Il était une fois un grand maître de veena dont la réputation avait franchi les limites des royaumes… Il était également un conseiller du roi, qui était son plus grand ennemi. Le conseiller avait déjà à plusieurs reprises tenté de lui nuire – sans succès. Mais il eut un jour une terrible idée. Tandis que l’anniversaire du roi approchait, il proposa que le maître joue à cette occasion « le raga du feu ». Le morceau était sublime, et tout le monde était réjoui à l’annonce de l’entendre. Un seul problème subsistait toutefois car quiconque interprétait ce raga à merveille, et sans nul doute cela serait le cas, était assuré d’une chose : se consumer et périr. Néanmoins, à la demande du roi, le maître accepta.Le jour venu, il s’installa devant la cour et entreprit de donner sa dernière représentation. Dès les premières notes, chacun fut ébloui. Son jeu n’était pas seulement exceptionnel, il atteignait la perfection. Le conseiller affichait plus que tous sa satisfaction puisque, très bientôt, son vil projet serait exaucé : le maître s’évanouirait dans les flammes. Or, contrairement à son attente, et à la crainte de quelques uns, il acheva son air sans que rien de tel ne se produisît. Tout au contraire, il se leva, salua respectueusement le roi et les membres de la cour, parmi lesquels le conseiller, puis quitta le palais. Il traversa alors la cité, et rejoignit sa fille bien loin du palais. Là, il lui prit les mains et lui sourit avec tout le respect et l’admiration qu’un père peut avoir pour son enfant. D’autant plus qu’en tant que sa meilleure disciple, celle-ci venait ce soir, parallèlement à la représentation de son père, d’exécuter à merveille le raga de l’eau, seul antidote connu pour apaiser celui du feu.


  • Pour une eau qui n’existe pas…

    Les Sakyas et les Koliyas vivaient en pleine harmonie, lorsqu’ils décidèrent soudain de se déclarer la guerre, en raison d’un grave affront. De part et d’autre de la frontière, on se promettait le pire. Aussi le jour de la bataille arriva-t-il rapidement. Mais au jour dit, alors qu’elles se faisaient face, le Bouddha s’assit entre les deux armées prêtes à en découdre. Les deux rois furent contraints à descendre de leur monture et à se présenter à lui , c’est alors qu’ il leur demanda : « Pourquoi vous faîtes-vous la guerre ? » Le roi des Koliyas assura aussitôt que les Sakyas, ses amis d’hier, étaient en vérité des gens abjects et sournois, d’ailleurs son Premier ministre le prouverait aisément. On appela le ministre en question qui, gêné, fit à son tour venir son secrétaire particulier. Celui-ci, beaucoup plus assuré, rappela que les Sakyas avaient traité les Koliyas de tous les noms, de poltrons, et de voleurs. D’ailleurs les Koliyas sauraient se battre, n’étaient-ils pas eux-aussi un peuple de guerriers ! « Mais, reprit le Bouddha doucement, quelles sont exactement ces provocations ? » Le secrétaire fit appeler son adjoint, qui était doté d’une grande mémoire. Hélas, celle-ci le trahit, et il eut grand peine à se souvenir d’une vague histoire d’eau. Seul le chef d’un village, enfin convoqué, sut apporter un éclaircissement. Il raconta que depuis trois ans sévissait le manque de pluie. Or un bruit courut que les Sakyas allaient construire un barrage. Alors que ses propres troupeaux mouraient, était-il normal que ces derniers gardent l’eau pour eux ? Il alla s’en plaindre au chef du district, qui en parla à son chef, qui en parla à son chef, etc. Et tout le monde fut convaincu de la nécessité de faire la guerre. « Et c’est donc pour une eau qui n’existe pas, fit observer le Bouddha, que vous allez aujourd’hui vous battre? » On dit que les armées s’en retournèrent chez elles sans livrer bataille…