Manifeste Pantopique
MMXXV
En ces heures turbulentes que connaît l’humanité, bien des initiatives, politiques, sociales, philosophiques, voient le jour dont nombre partagent un désir de paix, de dialogue, d’unité face aux immenses défis auxquels l’humanité fait face, qu’ils soient environnementaux, géopolitiques, économiques, technologiques, dont celui bien entendu de l’IA. D’autres cherchent plutôt à prospérer sur ce chaos qu’elles n’ont guère de mal à entretenir par leur désir tout opposé de division, de conflit, d’exploitation et de confiscation des biens communs… Ainsi va le monde.
C’est en ce temps complexe, et que nous dirons « renaissant », qu’a cheminé la Pantopie au fil des décennies. D’ateliers en entretiens, de conférences en rencontres, s’y est développée une pensée transversale aux savoirs, aux cultures, aux langages ainsi que son empreinte étymologique y invite puisque celle-ci s’y déclare de « tous les lieux ». C’est cette vision pantopique, porteuse d’un projet éducatif au sens large du terme, qu’esquisse ce Manifeste. Entre encyclopédagogie, conférences et carnets, il y dessine des voies visant à concourir à une forme de « croissance culturelle de l’humanité » tout en faisant confiance à la première des conditions enclines à lui donner jour : votre propre choix d’y concourir…
Prologue
Imaginez. Imaginez tous les savoirs du monde, que ceux-ci proviennent des mythes, des sciences, des croyances, des arts, qu’ils relèvent du corps, des émotions, de l’esprit. Oui, imaginez cette constellation de savoirs dont chacun serait un « lieu » [nous dirons ici un « pantopique »], et que vous vous trouviez naturellement en leur centre, les y accueillant tour à tour sans difficulté. Mieux encore y établissant des correspondances, des passerelles, des espaces de questionnement. Imaginez que cet encyclopédisme à la fois pratique & théorique, relevant d’une certaine « culture générale », ait une forte dimension éducative, visant à promouvoir une forme d’intelligence plurielle, respectueuse du monde, des autres, de soi. Imaginez enfin que le dépassement des bouleversements & turbulences du monde actuel y soit appréhendé de manière prospective, humaniste, collégiale… tout en y entrevoyant les signes d’une possible « Renaissance ». En imaginant tout cela, vous venez d’entrer dans un projet qui a pour nom : « Pantopie », lequel s’est constitué au détour de plusieurs décennies d’ateliers, d’essais, de rencontres. C’est à ce projet transversal, à son histoire inachevée et à quelques hypothèses d’évolution que ce Manifeste de la Pantopie est dédié, un Manifeste appelé à s’enrichir à la lumière de ce qu’il vous inspirera…

I - Pantopie
« Le centre du monde est partout et la périphérie nulle part ».Nicolas de Cues
1. Une époque renaissante…

Que penseront nos descendants des temps présents, nos temps ? Comment jugeront-ils les décisions que nous y aurons prises, ou celles que nous n’aurons pas jugé bon de prendre ? Que diront-ils de nos priorités, de la façon dont nous y aurons considéré certains défis, qu’ils soient environnementaux, géopolitiques, socio-économiques, ou des raisons pour lesquelles nous les aurons négligés ? Comment le tribunal de l’Histoire se prononcera-t-il au regard des souffrances & indignités que nous y aurons commises ou admises ? Comment y sera évaluée la manière dont nous aurons accompagné les changements profonds de nos sociétés tandis que des équilibres majeurs y auront été revisités – l’on y pointera entre autres l’avènement de ladite « intelligence artificielle » ? Oui, à quels enthousiasmes éventuels, à quelles critiques probables aboutiront-ils qui, on peut le supposer, ne seront pas non plus dénués d’approximation à notre sujet ou de méconnaissance des contradictions de notre époque [comme de toute époque en vérité] ?
Dans ce flot de questions se glissent bien des réflexions. Certaines renvoient à ce qui relève de notre responsabilité contemporaine, ou au contraire de formes diverses d’indifférence ou d’aveuglement. Et alors que nombre mettront en lumière les inégalités de tous ordres, d’autres avanceront les tentatives de les réduire, les combattre. De la même manière, même si tant de cupidité et d’indécence envers la dignité du vivant viendront à l’esprit, masquerons-nous pour autant les élans de générosité & de bienveillance qui sont à l’œuvre ? « Contradictions » disions-nous ? Pour le moins, où chacun ira de son registre d’engagement ou de désengagement, de profit et de confort personnels ou de souci solidaire. Or c’est dans ce flot de tous les possibles, que se formule le premier postulat de ce Manifeste. Il y apparaîtra sous les formes d’une question que l’on pourra juger anachronique : Et si nous vivions une période de « Renaissance » ?
Afin d’éviter tout malentendu, prenons le temps de définir cette notion [on dira plutôt ici de l’indéfinir – III] :
Renaissance - Indéfinition : Période caractérisée par des bouleversements profonds, souvent brusques, parfois violents, affectant les équilibres structurels de la société [ou du monde], et au cours desquels de nouvelles orientations émergent, guidées par des essais de résolutions ou la nécessité d’un renouveau. Cette phase de transformation n’est pas toujours visible aux yeux de ses contemporains, a fortiori lorsqu’ils sont porteurs ou victimes des bouleversements évoqués. Il n’en demeure pas moins qu’avec le recul de l’Histoire, la période concernée apparaît comme une charnière décisive ayant conduit à un renouvellement majeur de tout ou partie des composantes définissant nos sociétés : politique, économique, juridique, technologique, sociale, environnementale, artistique, spirituelle… Un apparent paradoxe semble enfin indiquer qu’une telle mutation puisse également s’opérer en partie plus ou moins conséquente par un rappel de certaines valeurs associées au passé laissant penser à certains – à tort ou raison – que la renaissance peut inclure un rejet plus ou moins fort de la modernité.
Ainsi introduit, le Manifeste dit « pantopique » partira donc du postulat que nous vivrions aujourd’hui une telle époque renaissante, et cela à un niveau planétaire, soulignant qu’une telle période appelle à une transformation de nos modes de penser, d’agir, de communiquer et tout autant voire plus d’éduquer. Nous nous proposons de présenter un projet à partir de cette idée. Nous avons nommé ce projet : « Pantopie ».
2. La Pantopie : une idée de « tous les lieux »…

Le terme de « pantopie » lui-même pouvant questionner, nous prendrons dans un instant [à notre bonne coutume désormais] le temps de l’indéfinir. Et qui de mieux pour nous y introduire qu’un maître es pantopie, en l’occurrence Michel Serres [auteur de Pantopie : de Hermès à petite poucette], qui confiait : « Cette « pantopie » renvoie à un nouveau mode de pensée : une pensée embrassant la totalité du monde et, donc, d'un savoir universel. C'est, en quelque sorte, l'utopie de demain, laquelle consiste non plus à imaginer d'autres lieux, mais à penser, virtuellement, tous les mondes possibles […] »1
Rappelons ici que « l’utopie » renvoie par son étymologie à un « lieu imaginaire », à un « nulle part » [même si son créateur Thomas More associait également l’idée d’un « bon lieu »]. Et puisque nous évoquons les déclinaisons possibles, associons également le terme de « dystopie » lequel désignera « un avenir sombre » [ce ne sont pas les avalanches de créativité en ces domaines qui feront défaut !]. Toutes deux contribuent à inspirer le cap pantopique. Nous ne saurions en effet masquer notre intérêt pour de nouvelles utopies, a fortiori dans un monde incertain et confus comme le nôtre. Ernst Bloch ne nous avertissait-il pas que « l’on a besoin de la longue-vue la plus puissante, celle de la conscience utopique la plus aigüe, afin de pénétrer la proximité la plus proche » ? De même, nous ne saurions négliger l’apport dystopique dont bien des projections semblent bénéficier d’une concrétisation précoce.
Cependant l’approche pantopique s’en distingue dès son étymologie même, puisqu’elle pointe pour sa part l’idée de « tous les lieux » ainsi qu’il en va du grec pan-, pantos : « tout », et topos : « lieu ». La démarche proposée invite à considérer l’infinité de lieux qui composent, ont composé, ou composeront la réalité du monde, et de nous y demander quelles interrelations nouvelles nous aimerions établir entre tous ces « mondes possibles », ainsi que le relevait Michel Serres. La Pantopie se conçoit ainsi par nature et par vocation à la rencontre de ces mondes et de leurs interactions, que celles-ci soient apaisées ou conflictuelles. Elle y défend une approche qui trouve sa pleine expression dans sa devise : « Le centre du monde est partout et la périphérie nulle part ». Une indéfinition en résulte :
Pantopie - Indéfinition : Manière de penser et vivre le monde en sa pleine diversité accordant à chaque lieu, à chaque être, l’importance et la dignité auxquelles il a droit, tout en le replaçant dans un vaste réseau de correspondances spatio-temporelles, de reconnaissance mutuelle et de responsabilité commune où il prend tout son sens.
3. Diversité, dialogue, récit : un triptyque fondateur…

La Renaissance telle que nous la percevons, constitue le cadre historique d’une telle prise de conscience. Nous ne règlerons aucune des problématiques présentes ou à venir qu’elle soit celle du réchauffement climatique, des conflits armés ou d’un avènement disruptif de l’IA dans la sphère sociale, économique et juridique, sans une considération de « tous les lieux », de leurs potentielles oppositions voire confrontations, de leurs irréductibles singularités, mais aussi de leur possible convergence. La Pantopie ne se projette donc ni dans un monde idéalisé de nature utopique, ni davantage dans un futur déconstruit et dystopique, mais dans ce monde tel qu’il nous questionne en sa diversité d’être et d’entreprendre. D’ailleurs, c’est bien avec ce dernier terme que se présente un triptyque fondateur de la démarche pantopique : « diversité – dialogue – récit ».
La diversité tout d’abord gagne selon nous à être appréhendée non pas idéologiquement, martelée comme un mantra, mais de manière pratique, concrète, en ce sens qu’elle est constitutive de notre environnement naturel & culturel [biodiversité et diversité culturelle], renvoyant à l’extraordinaire richesse qui s’y est sédimentée. Qu’elle soit à l’évidence source de problèmes aux yeux des uns en raison de la complexité qu’elle engendre et de la possible difficulté à la contrôler, voire à la dominer, ou qu’elle soit hautement souhaitable aux yeux des autres au vu des interactions fructueuses qu’elle peut susciter, constitue un cadre ambivalent que la Pantopie entend prendre en pleine considération.
Cette considération en appelle selon nous à de nouvelles instances quotidiennes & renouvelées d’un dialogue authentique, exigeant, apte à confronter les points de vue, à atténuer leur conflictualité, à faire fructifier leur entente. Un tel dialogue suppose un travail essentiel sur des dynamiques de médiation dont l’époque contemporaine semble tragiquement en mal.
C’est ici que la Pantopie s’appuie sur un dernier élément qui en complète le triptyque fondateur : celui de récit. Entendons par là non seulement la prise de parole de chacun porteur de son histoire, une parole idéalement libre et respectueuse de celle d’autrui, mais un contexte plus large renvoyant à la constitution de récits collectifs, mythologiques, historiques, politiques, éducatifs… Leur connaissance, comme leur méconnaissance, sont au cœur des humanités, source de compréhension mutuelle comme de leur rejet réciproque. La Renaissance se doit dès lors de contribuer à ce récit des récits, afin d’y dépasser les affrontements stériles et les dérives partisanes, sans renier pour autant la singularité propre à chaque entité, à chaque porteur de récit dans la trajectoire qui fut et demeure sienne.
Trois indéfinitions s’y associent :
Diversité - Indéfinition : Etat plus ou moins observable de la pluralité des composantes constitutives d’un espace, un groupe, un phénomène, un système – Par-delà sa présence naturelle, et l’évidence qu’elle incarne pour certains, la diversité peut susciter un jugement enthousiaste portant sur leur mosaïque et les interactions qu’elles offrent, sources d’enrichissement réciproque, de dialogue, d’échange, ou au contraire une méfiance, voire une hostilité, relevant de l’hétérogénéité qu’elles représentent, susceptible de heurter un désir idéologique, politique ou autre, de moindre écart entre les dites composantes.
Dialogue - Indéfinition : Instance de parole et d’échange par laquelle deux protagonistes ou plus participent à une mise en commun fondée sur le partage des idées, savoirs, opinions, prenant en considération et parfois dépassant d’éventuels désaccords – Le dialogue prend tout son envol et sa raison d’être dans la volonté mutuelle, dynamique et apaisée d’y puiser sens et énergie – Il devient encore plus essentiel lorsqu’il ne bénéficie pas d’emblée d’une adhésion de la part d’une ou plusieurs des parties en présence, appelant à trouver les moyens et les raisons d’en saisir l’opportunité.
Récit - Indéfinition : Narration d’événements, d’expériences ou encore d’aventures, réelles ou fictives, prenant forme de textes écrits, d’histoires orales, de films, de pièces de théâtre, de jeux vidéo ou d’autres médias, visant à captiver un public en transmettant une intrigue, un message. S’ils servent souvent à susciter des émotions et divertir, les récits contribuent également et puissamment à éduquer et transmettre des valeurs tout en favorisant leur questionnement & leur maturation. La capacité à créer des récits est inhérente à l’épopée humaine et joue un rôle central dans la communication au sein des groupes & de chaque société, comme plus largement dans les interactions planétaires.
4. Le choix de la « culture générale »…

À l’instar de ce que nous venons d’évoquer, un terme se sera progressivement inscrit dans ce propos : celui de « culture générale ». Il se peut certes qu’à son énoncé l’on songe immédiatement à une accumulation de connaissances, réservée à qui aura le temps ou le loisir de s’y employer, et qui servirait à briller dans une conversation de salon, de bistro ou de Blablacar®. On aura toutefois deviné que son introduction à ce stade du Manifeste, renvoie à une perspective bien différente. En dirons-nous plutôt :
Culture générale - Indéfinition : Ensemble de savoirs et de dispositions de corps, d’émotion ou d’esprit, par lesquels nous établissons une relation curieuse et respectueuse au monde, en tentant de construire et actualiser une grille de compréhension de ses équilibres et déséquilibres, tout en supposant le plaisir d’y naviguer ainsi que les conditions, les rencontres et le temps requis pour y parvenir – Sollicitée dans les contextes les plus variés, qu’ils soient privés ou professionnels, diversement assistée par des moyens de transmission, d’accès ou de traitement selon les époques, la culture générale contribue ainsi à questionner et éclairer notre rapport quotidien au monde, aux autres et à soi.
La Pantopie porte un défi de culture générale, dans notre « rapport quotidien au monde, aux autres et à soi ». Elle suppose cette « disposition de corps, d’émotion ou d’esprit » dont la Vie elle-même dans son renouvellement continu offre l’infinie possibilité. Elle se veut humble, holistique et heuristique.
Humble, car la question n’est pas d’imposer un savoir, théorique ou pratique, ni encore moins se désoler de ne pas l’avoir acquis. Mais de considérer toutes les sources susceptibles de l’accroître avec bonheur. Une forme de « croissance culturelle de l’humanité » est susceptible d’en résulter [II]. Holistique, car le choix pantopique est celui d’une forme de généralité qui ne contredit en rien une spécialisation quelle qu’elle soit, mais la précède, l’environne et lui succède. Cette culture générale holistique ne présuppose plus alors des savoirs utiles et d’autres qui le seraient moins, mais accueille l’extrême diversité des savoirs possibles, charge au carnet pantopique [VII] de les agencer, les organiser pour demain ou plus tard. Enfin le caractère heuristique de cette approche, entendons son encouragement à la découverte, procède de la beauté de toute rencontre qu’elle soit physique ou mentale, scientifique ou imaginaire…
L'ensemble de ces perspectives ouvre la voie à une forme de propédeutique, tremplin pour accéder à toute forme de savoir en établissant un réseau d’innombrables correspondances culturelles, linguistiques, scientifiques, philosophiques, etc. Un axe pédagogique s’y affirme [III].
5. Objectifs du Manifeste pantopique …

Ainsi que nous venons de l’introduire et que ce Manifeste va continuer à en développer les axes, le projet pantopique s’inscrit dans le temps long des humanités tout en y formulant une hypothèse que d’aucuns jugeront ambitieuse, d’autres audacieuse, et ceux-là encore… utopique, voire chimérique, en somme bien peu lucide sur le réalisme indispensable à toute « réussite ». Satish Kumar, écologue spirituel, avance néanmoins fort justement :
« Voyez ce que les réalistes ont fait pour nous. Ils nous ont mené à la guerre et au changement climatique, à une dimension inimaginable de pauvreté, à une destruction globale de l'environnement (…) Je dis aux gens qui me traitent d'« irréaliste » de me montrer ce que leur réalisme a fait. Le concept de réalisme est dépassé et exagéré. »2
Comme on l’aura deviné et comme il en va de cette initiative depuis ses débuts, c’est dans les mains des réalités futures que nous plaçons le jugement ultime lequel sera seul apte à dire comment ce projet a, ou non, poursuivi son déploiement ou sa transformation en fonction des propositions, opportunités & contraintes. Il paraissait cependant important après des décennies d’investigation pantopique et à l’issue du cycle 2021-2026 des « Dialogues du 21 » [II], de tenter par le présent propos d’en préciser les objectifs & moyens.
Il serait alors assez trivial de déclarer que ce projet vise à contribuer à la paix, au respect du vivant, à un questionnement sur les voies d’un progrès plus responsable, même si ces axes en tout point essentiels méritent à être rappelés. En revanche, il est utile de préciser comment nous entendons y conduire. Après ces propos liminaires mettant en perspective l’hypothèse d’une « renaissance » [I], le prochain volet tiendra à l’idée d’œuvrer à une « croissance culturelle de l’humanité » [II], elle-même s’appuyant sur une dimension éducative forte que nous avons nommée « encyclopédagogie » [III]. Après quoi, nous poserons le défi des intelligences, tout spécialement à l’heure de l’IA [IV], tout en éclairant un des outils constants de la démarche pantopique dans sa relation à « 5 temps » : écouter, connaître, comprendre, se comprendre et communiquer [V], déclinaison que nous appliquerons à tout « lieu » pantopique qu’il relève d’un événement, d’un site naturel ou culturel, d’une personne ou de toute autre entité, etc. Ceci étant distribué, constituant une palette d’axes & de moyens, il sera temps d’avancer une carte maîtresse du chemin envisagé, celle de la « Conférence pantopique » [VI], visant à accueillir l’ensemble des précédentes déclinaisons. Il nous restera alors à identifier un compagnon proposé au suivi de toute aventure pantopique, que nous avons désigné comme le « Carnet pantopique » [VII], à mi-chemin entre un répertoire personnalisé de toutes les formes de savoirs, un agenda de leurs possibles points de rencontres, et un appel constant à la créativité. Une métaphore conclura le Manifeste [VIII].

II - Vers une croissance culturelle de l’humanité
« La qualité que doit avoir un bon dictionnaire est de changer la façon commune de penser. » - Denis Diderot
1. Qui a dit « croissance » ?

Le projet pantopique même s’il porte des avis engagés, ne s’inscrit ni dans une opposition à d’autres modèles, ni davantage dans leur dénonciation. La Pantopie par vocation formule une voie parmi ces possibles tout en s’enrichissant de leur multiplicité. Il n’en demeure pas moins que l’axe de « renaissance » que nous postulons tient à la considération de certains freins ou blocages à l’œuvre dans les temps contemporains. Or quoi de plus explicite que le terme de « croissance » et les affrontements qu’il suscite, pour illustrer ces tensions ? Le cadre de cette rivalité tient à l’idée même, conflictuelle s’il en est, que l’on peut se faire de cette notion dès lors qu’elle est ramenée à sa seule composante économique et/ou financière. Les uns argumentent sa défense en affirmant que toute réduction ou ralentissement d’une telle croissance affaiblit ou détruit des équilibres sur lesquels repose la bonne marche des sociétés actuelles. Leurs détracteurs, appuyant sur l’idée d’une « décroissance » [voire d’une « a-croissance »], leur rétorquent que c’est là un aveuglement que l'économiste Kenneth Boulding a mis en mots en déclarant : « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Soutenant l’effet de ruissellement des richesses d’un côté, pointant l’accaparement & l’épuisement des ressources ainsi que leurs conséquences sur les déséquilibres majeurs du monde d’un autre, le terme de « croissance » n’en a donc pas fini d’alimenter les débats les plus enflammés. Or un changement de perspective quant à son emploi ne peut-il pas concourir à le reconsidérer ? Qui de mieux une nouvelle fois que Michel Serres pour en imager le principe :
« Si tu as un pain et moi un euro, et que j’utilise mon euro pour acheter ton pain, à la fin de l’échange, j’aurai le pain et toi l’euro. Cela semble être un équilibre parfait, n’est-ce pas ? Au début, A possède un euro et B un pain ; ensuite, A a le pain et B a l’euro. C’est une transaction juste, mais purement matérielle. Maintenant, imagine que tu possèdes un poème de Verlaine ou que tu connais le théorème de Pythagore, et que moi, je ne connais rien de tout cela. Si tu me les enseignes, à la fin de cet échange, j’aurai appris le poème et le théorème, mais tu continueras à les posséder également. Dans ce cas, il ne s’agit pas seulement d’un équilibre, mais d’une véritable croissance. Dans le premier exemple, nous avons effectué un échange commercial ; dans le second, nous avons partagé des connaissances. Alors que les biens matériels se consomment, la culture, elle, se diffuse sans limites. » - Michel Serres
Outre que cette parabole retient au passage la transformation abusive de notre réalité agissante en espace de consommation [ou de surconsommation], quoi de plus explicite que l’esquisse de ce mouvement d’échanges & de partages ! Nous le qualifierons ici de : « croissance culturelle de l’humanité » [ci-après CCH]. Le cadre pantopique se profile alors entièrement sous de tels auspices : celui de favoriser une quête constante, continue, distribuée tout au long de la vie, laquelle pour peu qu’elle soit mieux accompagnée structurellement, pourrait globalement concourir à une « croissance » vertueuse [source d’éveil, d’activité, d’employabilité…], tout en consolidant individuellement une plus forte « culture générale » [I].
2. 15 actes pour y concourir…

Fidèles à la visée pantopique et à ses qualificatifs d’holistique & d’heuristique, nous aurons pris le temps durant le cycle 2021-2026 des « Dialogues du 21 » d’approcher un certain nombre de dimensions susceptibles de participer à une telle croissance. Nous y aurons ainsi convié au fil de 15 Actes successifs, tout à la fois des myriades de mots, mais aussi de témoins [près de 3000], de récits, de rencontres… Donnant lieu à la production d’émissions, d’interviews, de posters, de sceaux, d’indéfinitions [III]…, chacun de ces Actes aura visé à configurer l’approche pantopique de la croissance culturelle. Voyons-les brièvement…

Pour une croissance culturelle de l’humanité
[au regard des 15 Actes du cycle 2021-2026 des « Dialogues du 21 »]
Acte 1 – C’est dans la diversité & le dialogue, c’est aussi dans le partage d’une infinité de récits, que la [CCH] puise ses premiers élans. Chaque prétexte qu’il soit celui d’un mot, d’une pensée, d’une action, peut y convier le regard, charge à celui-ci de sortir d’un enfermement exclusif, charge à chacun de nourrir de telles rencontres par une volonté de découverte & de compréhension mutuelles. Evocation d’un « jardin », de la fabrication de la « bière », de la signification d’une « valise », d’un « lieu de culte » ou des voies de la « non-violence », qu’importe le motif, le postulat de départ de la [CCH] est celui de l’échange, de la communication des savoirs & des idées à partir desquels tout devient ou redevient possible…
Acte 2 – Aucun projet humain, aucun projet terrestre, ne peut se concevoir sans répondre aux enjeux environnementaux. On peut certes rêver de la conquête de nouveaux espaces interstellaires [réservée à quelques-uns] et cela pourrait bien un jour concourir à notre sauvegarde commune. Toutefois n’est-il pas tout aussi raisonnable de préserver en premier lieu la Vie là où elle s’est manifestée et de quelle sublime manière ? Revenir à la Vie que les cultures du monde ont pour beaucoup d’entre elles honorée de leur estime, de leur respect fondamental. Nous avons la responsabilité commune de changer un certain nombre de caps afin de préserver cette Vie, la protéger des avidités qui la menacent. Le ferons-nous ? La [CCH] s’y interroge au regard des innombrables savoirs & sagesses que nous aurions sans doute grand intérêt à retrouver, ainsi qu’au vu des innovations vertueuses, et des initiatives engagées plus nombreuses qu’on ne le dit, enclines à leur succéder…
Acte 3 – La [CCH] trouve dans la langue, dans les langues, et plus largement les langages, codes, systèmes sémiotiques, l’un de ses socles les plus fertiles. Il incombe aux générations présentes [lesquelles devraient se déclarer « générations aux 7000 langues » – titre hélas bien fragile] de comprendre que ce patrimoine, en danger, n’est pas un décor inerte. Comprendre avec l’accompagnement de personnes investies dans ces champs, par passion, amour, que lorsqu’une langue disparaît, c’est l’humanité entière qui s’appauvrit. Comprendre également que cette présence des langues devrait s’inscrire plus largement dans notre relation quotidienne aux autres, au monde. Occasion constante d’en découvrir les richesses infinies qu’elles soient orales, écrites, gestuelles… ainsi que l’éclairage qu’elles peuvent porter sur nombre de nos entreprises par l’intermédiaire d’un mot, d’un concept, d’une expression, d’un proverbe. Autant de relais assemblant l’humanité dans sa volonté de dire, et d’en renouveler constamment le champ…
Acte 4 – D’un âge à l’autre se succèdent les sciences. Avec elles, des lois se formulent dont certaines seront réfutées à plus ou moins longue échéance, renvoyant au statut de toute « vérité » scientifique. Avec elles, des compréhensions progressent parmi lesquelles certaines connaîtront des mises en application plus ou moins conséquentes. Avec elles, des changements s’opèrent qui affecteront la société, la nature, le travail… C’est à cette place majeure des sciences, non seulement dans l’architecture du savoir, mais dans les équilibres de nos sociétés, que la [CCH] accorde ici son plein intérêt. À la clé, une prise en considération de l’importance d’une relation aux sciences instruite et éclairée ainsi qu’à leurs interactions avec les autres dimensions de la [CCH].
Acte 5 – Qu’est donc le pouvoir sans la justice ? Quelle serait cette coquille vidée de son âme ? La [CCH] questionne ce rapport étroit en empruntant ici les chemins de la justice tout en tenant compte de la diversité des systèmes mis en place tout au long de l’aventure humaine. Prendre en considération ces systèmes peut être en effet d’un grand concours aux relations qui nous assemblent ainsi qu’aux progrès que nous pourrions réaliser au regard de tant d’injustices sur lesquelles nous fermons les yeux, souvent faute de mieux…
Acte 6 – Signes, signaux & symboles nous entourent de leur omniprésence. Qu’ils soient graphiques, sonores, tactiles, cette forêt de signes puise ses racines dans le plus lointain de nos histoires collectives, mais aussi individuelles. En traverser l’espace, c’est assurément risquer de s’y égarer tant la forêt est immense, tant les chemins s’y croisent dans tous les sens. La [CCH] peut toutefois participer à nous en faire découvrir sinon les mystères, en tout cas les formes & traces, nous instruisant de leur étonnante assemblée.
Acte 7 – Accéder au sens est au cœur des humanités. C’est bien là une grande partie de notre activité permanente. Certains y excellent, d’autres un peu moins. Mais que dire de notre espèce dans son ensemble, entendons de la place qu’y prend cette relation à la signification dans le jeu de la vie ? L’Acte 1 s’y est avancé en prenant appui sur quelques rencontres, les suivants n’ont fait qu’en amplifier le besoin. Oui, l’être humain est quêteur de sens et c’est pourquoi la [CCH] place ici l’une de ses plus grandes espérances : celle de trouver ou retrouver la voie du sens. Non pas d’un sens imposé, établi sans notre concours, mais d’un sens réfléchi, discuté. Un sens qui tient compte de la variété de nos définitions ou indéfinitions comme on se plaît à les nommer ici [III]. Un espace de rencontres & d’échanges fabriquant un dictionnaire hautement personnel, évolutif, reflétant la richesse de la vie.
Acte 8 – L’Histoire n’est pas posée indépendamment de qui la partage. L’Histoire qu’elle soit celle d’une société, d’une famille, a fortiori du monde, appelle à des interprétations, des colorations, des partis pris pouvant inclure certains préjugés et a priori. L’histoire n’est pas univoque. Elle est le reflet des pouvoirs & des chroniques qui en ont restitué le cheminement, les épisodes successifs faits de conquête, de gloire, d’effondrement. C’est en songeant à la diversité & à la complexité de ce matériau que la [CCH] avance, avec d’autres, la suggestion d’une Histoire ouvertement plurielle. Une Histoire mettant en parallèle ces lectures distinctes, différenciées et parfois antagonistes, socle non pas de leur arbitrage mais de leur saisie concertée.
Acte 9 – Alors que l’art nous renvoie à une constellation de réalités, d’imaginaires, de fabriques, de destins, de révélations, de transmission… la [CCH] sait pouvoir ici compter sur l’un de ses plus fidèles alliés. L’art accompagne l’humanité de lointaine antiquité, et la convie en tous lieux et toutes époques, à se dépasser elle-même. Qu’il soit sacré ou profane, qu’il soit enfantin, naïf, académique, maîtrisé, qu’il soit le fait d’une âme solitaire, d’une Ecole ou d’un collectif, son omniprésence, son caractère puissamment pantopique, nous rappellent à tous les questionnements qui le traversent. Pendant que certains plus que jamais s’interrogent sur ce que signifie « créer » dans un monde environné d’IA productives, il est décisif de replacer l’art, les arts, au cœur d’un processus où se révèlent l’intention, l’animation, les doutes, les cheminements lents ou fulgurants, qui en ont porté les valeurs au plus haut.
Acte 10 – Nous recevons en héritage quantité de patrimoines. Les listes établies par l’UNESCO sont explicites de cette richesse inouïe, même si elles n’en représentent bien entendu qu’une partie. Que ces héritages soient naturels ou culturels, que ces patrimoines soient matériels ou immatériels, qu’ils nous transmettent des édifices ou des idées, des paysages grandioses ou des traditions locales, leur concours est décisif à la capacité individuelle à nous y situer, quelque part dans le monde ou dans son mouvement. La [CCH] se pose avec force devant ces patrimoines et nous invite certes à les apprécier dans leur singularité, leurs valeurs propres, mais aussi et surtout à les entrecroiser, à opérer leur tiss’âge de terre, d’eau & de feu, de montagne, de fleuve, de couleur, de murailles, de bois & de verre, de saveurs & de sons… Tiss’âge grâce auquel nous pouvons peu à peu nous relier à un héritage commun tout autant qu’à sa transmission aux générations qui viennent.
Acte 11 – Est-il anecdotique que l’une des questions les plus abyssales, et les moins évidentes à résoudre, l’une des questions les plus communes à une grande majorité d’êtres humains, entendons celle de la spiritualité, soit aussi l’une des plus propices à les diviser, les opposer ? Comment parvenir à réunir autour d’une même table, d’un même projet de concorde ceux & celles qui en vivent dans leur âme et souvent leur chair toute l’exigence ou la révélation ? Peut-être en prenant de plus en plus conscience, et en premier lieu connaissance que bien des principes universels nous assemblent, nous relient par-delà le cadre légitime d’une croyance ou d’une incroyance. La [CCH] s’attache tout spécialement à apporter sa contribution à cette connaissance en meilleur partage.
Acte 12 – L’IA triomphe. D’aucuns nous rappelleront qu’ils nous en avaient prévenu de longue date, tout en s’en réjouissant, ou en s’en désolant. D’autres ironiseront sur ce triomphe très fragile et, selon eux éphémère. La [CCH] se doit de participer à une démarche moins dogmatique, plus pragmatique. Qu’attendons-nous de l’IA ? Quel monde voulons-nous ou ne voulons-nous pas vivre avec elle ? Cette volonté aura-t-elle quelque raison d’être entendue dans une histoire largement dérégulée où des acteurs économiques et/ou politiques ont pris une bonne part des commandes ? C’est à notre avis par une forme de lucidité actualisée, de prise en compte de la complexité d’un tel questionnement, qu’une voie certes étroite peut être empruntée. Elle requiert diverses conditions dont en premier lieu, une assemblée sémiotique des humanités, exceptionnelle dans sa forme comme dans sa convergence. Mais aussi de nouveaux moyens de représentation permettant d’échapper à la confusion qui n’a pas tardé à pointer le bout de son nez et qui se révèle en particulier dans un usage trouble du langage. « Créer » disions-nous ? « Savoir » ? « Penser » ? « Décider » ?… Est-il un seul de ces termes qui ne nous en avertisse ? Bien entendu, œuvrer à ce questionnement suppose d’en accepter l’effort [ou mieux, d’en éprouver le plaisir] en lieu et place du confort que promettent tant d’usages gadgétisés et de consommations hautement personnalisées et énergivores.
Acte 13 – La mosaïque des métiers est fascinante et elle est l’une parmi les expressions les plus représentatives de l’épopée humaine. Dans leur création souvent opportune, dans le « service » qu’ils rendent par nature même, et tout autant dans leur renouvellement continu [et que l’heure de l’IA ne saurait contredire], les métiers appellent à des choix, des décisions. Ils incarnent des parcours, des formations, des apprentissages, des rencontres, des épreuves aussi. Oui, la mosaïque des métiers est fascinante par tout ce qu’elle nous donne à penser de nos équilibres tout à la fois collectifs & individuels. Et c’est bien là que la [CCH] trouve son appui, là c’est-à-dire dans l’enchevêtrement souvent inconscient de tous ces métiers dont le dysfonctionnement de l’un d’entre eux qu’il soit porteur/se d’eau, de message, ou de paix, entraîne souvent la chute de bien d’autres. Prendre conscience de cette balance presque secrète tant elle est discrète, n’est pas sans nous rappeler à l’ensemble des Actes qui précèdent, à tous les tiss’âges qui s’y sont révélés et sur lesquels la [CCH] vise à se fonder…
Acte 14 – Assurément le temps de la synthèse, au rappel de tous les Actes qu’elle souhaite valoriser, est un aboutissement logique de la [CCH]. Une synthèse dont nous gagnerions à ne pas figer les formes, les moyens, les laissant ouverts à la plus large créativité. Une synthèse reflétant en quelque sorte qui l’entreprend, personne ou communauté, dans toute la singularité d’une interprétation unique, irréductible à toute autre. Le matériau de cette synthèse n’est-il pas en perpétuelle actualisation grandissant avec la [CCH] elle-même, et les questionnements voire les quelques résolutions qu’elle accueille ? Alors peut-être quelque part, dans l’espace des humanités, se manifestera une lecture transversale à toutes ces synthèses, une synthèse des synthèses en somme, non moins provisoire et inaccomplie…
Acte 15 – Peut-il y avoir d’autre convergence à la démarche entreprise dans le cadre de la [CCH] que celle de l’éducation ? D’une éducation non pas substitutive, mais complémentaire, accompagnatrice de tous ces élans, toutes ces entreprises qui au fil des millénaires ont tenté de produire les formes les plus diverses de pédagogie, souvent avec brio. Nous nommerons ici cette ligne complémentaire : « encyclopédagogie ». Entendons une éducation orientée vers l’ensemble des savoirs, savoir-faire, savoir-être… Une éducation associant l’esprit au corps et aux émotions, tout en accordant son attention la plus aiguë à toutes les formes d’assistance technologique et à la vigilance critique que celles-ci devraient susciter. Une éducation tout au long de la vie qui, à l’instar de la synthèse opérée, se place au service des humanités et de leur dialogue en leur diversité de savoirs, d’arts, de sciences, de spiritualités… Une éducation enfin où la force du récit, d’un récit à taille humaine, occupe une place centrale. Ceci suppose peut-être un autre changement de perspective qui tient à l’appartenance même à l’humanité, tout un défi en soi…
3. Habiter la maison commune de l’humanité…

Ainsi évoquée, cette appartenance à l’humanité nous renvoie, une fois encore, au regard que de lointaines générations porteront sur notre époque. Ne nous risquant pas à prophétiser quelles convergences ou au contraire quels éclatements elles auront vu se produire au cours des âges, nous imaginerons que le cadre actuel des quelques 200 nations qui composent la mosaïque planétaire aura de quoi les interroger. Se penchant sur ce contexte propre à notre temps, qu’y retiendront-elles, entendons par rapport aux objectifs qui nous occupent ici ? Y relèveront-elles la force et la fréquente beauté des identités singulières, morcelées dans une constellation d’appartenances nationales, mais aussi régionales voire plus locales ? Y observeront-elles la palette des critères concourant à ces marques identitaires qu’ils soient linguistiques, ethniques, géographiques, religieux, politiques… ? Y trouveront-elles une grande part des matériaux enclins à nourrir la croissance culturelle, puisant dans leurs spécificités, leur diversité, les dialogues auxquels ils peuvent donner lieu ? Ou bien inversement se désoleront-elles des exclusions, des replis, des rejets, sous prétexte d’une frontière ou d’une ressource disputée, d’un désir de conquête, de domination ou tout simplement de nuisance ? Y reconnaîtront-elles çà et là ce qu’Amin Maalouf qualifie « d’identités meurtrières » ?...
Assurément nous sommes les héritiers d’un découpage historique de notre monde réalisé à coups de traités, de canons ou de règles, mais aussi de conquêtes, de colonisations, d’indépendances, et près de 200 nations cohabitent aujourd’hui au gré d’ententes souvent mises à l’épreuve. Ce ne sont pas hélas les raisons qui manquent à alimenter de telles épreuves, y compris bien sûr lorsque celles-ci résultent de l’entretien de contentieux, de blessures passées, dans lesquelles certaines entités politiques trouvent hélas leur ciment intérieur et que des absences de règlement éclairé auront contribué à laisser prospérer. Or bien entendu, une croissance culturelle de l’humanité telle que nous la revendiquons et la posons dans ses possibles vertus & ses échanges illimités, suppose une véritable mise en commun des richesses, désirée, constructive. Certes, à la suite de la parabole de Michel Serres, nous parlons ici pour la plupart de richesses immatérielles. Cependant, que l’on ne s’y trompe pas, les équilibres précités, y compris dans leur perversion, y sont tout aussi sensibles voire davantage dans la constitution même des récits collectifs et la formation des esprits. De quoi interroger le sens même de l’éducation [III].
Mais auparavant, le contexte géopolitique que nous évoquons questionne fortement une autre dimension : celle de la « maison commune ». Est-il ainsi envisageable que l’humanité, si souvent crispée, a fortiori flattée par la constance de ces divisions, puisse mieux considérer cette « maison commune des humanités » dont les ressources vitales bien loin des jeux partisans, exigent une évolution sensible de notre responsabilité en tant qu’individu & collectivité ? Au passage, une telle orientation n’est-elle pas proprement éco-nomique, ce terme désignant effectivement « l’administration de la maison (commune) », en grec oikonomía… ?
4. La culture : « un idéal à atteindre »…

Si nous avons successivement accordé notre intérêt aux termes de « croissance », puis « d’humanité » à travers cette idée de « maison commune », il est bien sûr un autre éclairage pantopique à apporter à l’idée que nous nous faisons de la « culture » elle-même. Quoi de plus instructif de traverser alors les centaines d’indéfinitions que l’histoire de nos pensées a pu produire en la matière ? Où nous rappellerons que l’une des plus anciennes vient d’Edward Burnett Tylor (1832 - 1917), celui-ci désignant la culture comme :
« Un tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l'art, la morale, les lois, les coutumes et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l'homme en tant que membre d'une société ».
Cela n’empêchera pas des approches fort différenciées, telles que celle de Daryll Forde (1902 – 1973) soutenant que la culture « consiste dans les moyens traditionnels de résoudre les problèmes… » se composant en quelque sorte « des réponses qui ont été acceptées parce qu'elles ont obtenu le succès… ». Et voici que l’UNESCO en 1982 en proposera une définition jugée consensuelle.
Toutefois, qu’il nous soit permis de privilégier celle d’un poète, Kenneth White, disant dans son Traité de Géopoétique :
« … La culture (au sens général), c’est la manière dont l’être humain se conçoit, se travaille et se dirige. Ces trois aspects forment un ensemble indissociable car, si la culture offre une vision de l’homme, une conception de ce qu’est un être humain, elle insiste également sur ce qu’il pourrait être en fonction d’une direction, d’un idéal à atteindre. Selon moi, la culture devrait favoriser le travail sur soi et aider l’être humain à exprimer ce qu’il peut avoir de meilleur. »
Un « idéal à atteindre », voilà qui aura emporté notre adhésion, renvoyant aux racines latines du terme de « culture », pointant l’idée de « prendre soin ». Oui, prendre soin, en premier lieu de la terre, ou encore de la vigne [que l’on va retrouver dans « agriculture » ou « viticulture »], alors que le terme a fini par se porter également sur les activités humaines. Où l’on imaginera à partir de là le changement radical de perspective que constituerait l’idée de rattacher la culture au fait même de « prendre soin ». Prendre soin de nos héritages, naturels & culturels, prendre soin de nos sociétés, prendre soin des générations présentes & futures, au regard de nos devoirs de dignité et de justice ! C’est vers cet « idéal à atteindre », cette croissance vertueuse poursuivie au nom des humanités incluant le nôtre, que tend la « croissance culturelle ».
5. Soi, les autres, le monde… vivre en interrelations dans un monde complexe

« Deux illusions (…) La première est de croire que la complexité conduit à l'éliminitation de la simplicité… La seconde est de confondre complexité et complétude… La complexité comporte la reconnaissance d'un principe d'incomplétude et d'incertitude. »
Edgar Morin
Dans un contexte en perpétuelle mutation voire, comme nous le soutenons ici, en période de « renaissance » marquée par l'accélération des flux d'information, l'interdépendance subie ou voulue des sociétés et les bouleversements de tous ordres, repenser les relations entre soi, les autres et le monde devient un impératif.
Ce nouveau triptyque n’appelle pas à une addition de pôles isolés, mais à un tissu d’interactions, un système enchevêtré que seule une pensée complexe permet d’appréhender sans le réduire. La [CCH] y implique un développement qualitatif : apprendre à mieux cohabiter, à se relier de manière plus fine et respectueuse, supposant une capacité à naviguer entre les niveaux du « je » et du « nous », du « singulier » et du « tout, afin d’y reconnaître les tensions entre individualité et collectivité, entre local et global, entre identité et altérité.
Vivre en interrelations dans un monde complexe, c’est refuser les simplifications abusives, c’est développer une conscience élargie de la réciprocité. Nous y demander comment nos pensées & nos actes nous engagent vis-à-vis des autres, et comment le monde me transforme autant que je le transforme. Une telle perspective appelle à une éthique du lien, à une ouverture à la pluralité des cultures, des formes de vie, des modes de pensée. Cela pose alors avec acuité la question éducative [III] : comment préparer les générations futures à habiter lucidement ce monde en formant des intelligences capables de lien, de discernement, d’empathie critique [IV] ? Une éducation tournée vers des mécanismes de coopération et de créativité, ferments indispensables à une humanité en croissance, non plus en termes de domination ou d’exploitation, mais d’éveil & de conscience.

III - Pour une encyclopédagogie
« À l’heure actuelle, nous sommes parvenus au stade où il nous faut enseigner aux gens ce que personne ne savait hier, et préparer dans nos écoles à ce que personne ne connaît encore mais que certains devront savoir demain. » Margaret Mead
1. Le temps d’éduquer…

Au stade du Manifeste auquel nous sommes parvenus, une évidence s’impose : celle de la composante éducative qui y est attachée. En étroite connexion avec le quinzième acte posé dans le cadre de la « croissance culturelle » [II], représentons-nous alors comment les composantes pantopiques peuvent en effet concourir à l’élaboration d’une certaine ligne éducative. Afin de l’incarner, nous lui avons donné le nom « d’encyclopédagogie ». Une nouvelle indéfinition suit :
Encyclopédagogie – Indéfinition : Approche éducative qui pourrait débuter dès la prime enfance, en appréhendant les savoirs par-delà leurs constantes fragmentations, cherchant à y établir des correspondances, des ponts. Idée de les relier en accueillant, par des outils & méthodes, la complexité et la richesse du monde, de ses cultures, sciences, arts, langages, métiers, spiritualités… Idée également d’y développer une intelligence plurielle, en phase avec les attentes du corps, des émotions et de l’esprit. L’encyclopédagogie vise ainsi à une compréhension générale du monde et encourage pour cela un usage quotidien et ordinaire de nouvelles formes d’encyclopédisme, où la curiosité, la générosité et l’ouverture d’esprit sont valorisées. L’objectif principal est de cultiver une conscience de la place et de la responsabilité de chacun dans le monde, en encourageant la pensée critique et en favorisant un engagement actif dans la société. Elle reconnaît la diversité des savoirs et des expériences et cherche à les intégrer de manière inclusive contribuant à former des individus conscients, responsables et éclairés.
Il apparaîtra peut-être à certains observateurs que ce que nous plaçons sous ce néologisme figure en tout ou partie au cœur de systèmes éducatifs tels qu’ils ont pu se succéder à travers les âges humains. Non seulement une telle observation est fondée, mais elle appelle de notre part un hommage appuyé à l’aventure pédagogique, à ses défis, à son renouvellement et plus spécifiquement à tous les acteurs, actrices qui y ont contribué de longue date. L’espèce humaine est une espèce apprenante [et enseignante] et l’œuvre éducative lorsqu’elle tient sa promesse, lorsqu’elle n’écarte personne sous des prétextes fallacieux de genre ou de classe, s’honore comme l’une des plus belles espérances offertes à chacun, à chacune.
2. L’arbre & l’océan…

Il aura donc paru, appuyé par le terme d’encyclopédagogie lui-même et par l’indéfinition que nous en avons donnée, que nous accordons à l’encyclopédisme une place centrale dans le cheminement pantopique. Comment en irait-il autrement dès lors que l’on pose pour hypothèse de s’intéresser à l’ensemble des savoirs à travers la diversité du monde naturel & culturel ! Lorsque nous y évoquons « de nouvelles formes d’encyclopédisme, où la curiosité, la générosité et l’ouverture d’esprit sont valorisées », nous renvoyons à la réflexion plurimillénaire qui porte sur les objets de savoir et leur transmission, qu’ils soient issus du travail de la terre, de la tradition orale, de l’apprentissage livresque, ou aujourd’hui de l’accessibilité numérique. L’enjeu n’est pas mince ainsi qu’il aura pu déjà le sembler : c’est de la condition humaine dont il s’agit et l’on dira à quel point l’heure de l’IA en questionne le devenir [IV].
Ce cap encyclopédagogique trouve son image dans la distinction que Roger Chartier établit entre deux traditions encyclopédiques renvoyant respectivement à l’arbre & à l’océan. La première tradition, celle de l’arbre, inclut ses classifications, ses arborescences, alors que la seconde, celle de l’océan, renvoie à sa navigation. La Pantopie se présente comme une tentative de combiner les deux avec l’idée d’accompagner le voyage individuel, pouvant être illustrée par la création et l’extension continue du « Carnet pantopique » [VII]. Où l’on retrouvera également et sans surprise, le choix de la « culture générale » [I]. Une culture générale qui ne s’entend plus comme une acquisition statique de savoirs communs, aussi utiles puissent-ils être, mais en tout premier lieu comme une curiosité au monde, une sensibilisation à sa complexité. Ce n’est pas sans raison que nous nous serons employés à la production d’éléments cherchant à y concourir, ainsi par exemple qu’une série de vidéos dite des Improbables Rencontres s’y sera livrée, ou que la collection de podcasts la Vie aura passé en aura partagé le dessein3. Y organiser de vastes réseaux arborescents, à redéfinir et à parfaire, acceptant que des approximations voire des erreurs s’y soient glissées, y promouvoir une navigation heuristique, faite de découvertes programmées ou plus spontanées, selon quelquefois un principe de sérendipité, y sont au programme, le tout accueilli par une grille de lecture en perpétuelle extension.
3. 7 variables – 52 repères…

L’encyclopédagogie se pense donc également et très concrètement à travers une grille de lecture, voulue comme une combinatoire évolutive de l’ensemble des savoirs. Partir à la rencontre de tous les lieux possibles, lieux que nous avons nommés « pantopiques » qu’ils soient des sciences, des événements, des personnages, suppose une organisation préalable susceptible de les accueillir par centaines, par milliers. Comment articuler cette myriade de « pantopiques » sans nous y perdre ? Comment favoriser le plaisir de quitter les pantopiques avec lesquels nous nous sommes familiarisés, afin d’oser parcourir des terra incognita où nous attendent tant d’autres découvertes et enrichissements ? En somme quelle grille de lecture adopter au sein de la Pantopie dans toute sa prétention à y fixer des repères, durables ou provisoires ?
Repère – Indéfinition : Elément, fixe ou non, faisant partie d’un ensemble qui nous aide à nous orienter physiquement, intellectuellement ou moralement – La constitution d’un répertoire formé par l’ensemble de nos repères, capable de s’actualiser, est un enjeu éducatif premier, au regard de notre aptitude à accueillir la pluralité du monde, de ses savoirs, cultures et opinions, et à en faire sens.
« Repères », le terme est ici central. Un terme renvoyant à une activité que nous réalisons de manière souvent inconsciente et pourtant qui fixe dans notre mémoire des lieux, des noms, mais aussi des sons, des saveurs, des odeurs, ou encore des dates, des visages… En s’assemblant, en se renouvelant, en s’actualisant, ces repères composent un répertoire plus ou moins vaste et structuré qui va intervenir dans nos pensées, nos actes, nos jugements, nos prises de paroles et de décision. Irréductible à tout autre, chaque répertoire s’attache à une vie singulière, la nôtre, à sa manière de se dérouler, se concevoir, se projeter. Que se passerait-il alors si nous prenions le temps de questionner ces repères, de visiter leur composition, de la partager avec autrui ? Telle est l’idée qui a suscité la création des « pantopiques » et l’invitation à les produire afin tout à la fois de contribuer à la connaissance de soi, de favoriser la compréhension d’autrui et d’œuvrer à un dialogue apaisé & constructif. Ainsi qu’y introduit le schéma ci-dessous, les pantopiques s’articulent autour de 7 variables et 52 repères. Commentons-les brièvement.

Repère [1], ce premier de nos 52… repères étant avancé, les 7 variables vont donc se répartir les 51 autres retenus selon le cheminement suivant.
Temps
Comment considérons-nous le temps [2] ? Quel est notre rapport à la vie [3] ? et à la mort [4] ? Que pensons-nous de l’âge [5] ? Qu’en est-il de notre considération de la santé [6] ? de l’alimentation (manger) [7] ? des sens [8] ? ou encore de la sexualité [9] ? Quels sont nos repères historiques [10] ? Quelle place y prennent les ruptures et crises [11] ?
Le temps. Un repère déterminant et la première de 7 variables. Une mesure constante où se succèdent et s’entremêlent les heures, les mois, les années dans une représentation profondément culturelle où se distribuent les notions de passé, de présent, de futur. Une variation de calendriers. Une relation à la durée ou encore au changement. Autant de repères acquis pour la vie en leur possible remise en cause, et qui ne vont pas manquer d’en déterminer le trajet…
La vie. Le repère indispensable, préalable à tous les autres. Une notion profondément interculturelle, porteuse de sens, de cadre, de cap… Une trajectoire qui débute avec la grossesse et dont toute naissance manifeste la singularité. Un rappel tout à la fois à sa fragilité et à sa force. La vie, un mystère pour les uns, un sujet d’exploration scientifique pour d’autres. Une invitation à tous les possibles dont, finalement, l’un se réalisera…
L’âge. Une mesure de l’existence à laquelle on accorde plus ou moins d’importance. Un barème qui peut dans certaines sociétés, faire l’objet de strictes différenciations, marquées notamment par des rites de passage ou encore d’initiation. Un repère au regard du droit, des activités menées ou encore de nombreuses relations sociales. De la jeunesse à la vieillesse, en passant par différents stades de l’âge adulte, un parcours obligé pour beaucoup, un objet de transgression pour d’autres…
La mort. Un autre mystère de la vie. Un terme terrestre, un passage, craint, attendu. La mort qui survient à tout âge et pour les raisons les plus diverses, suscitant la peine, la souffrance, le souvenir, parfois la colère. Des sociétés humaines qui déploient toute leur diversité de cérémonies & de rites pour l’accueillir, l’honorer, la conjurer. Un repère que l’on néglige, que l’on écarte, ou tout au contraire qui s’impose dans toute sa souveraine échéance…
La santé. Un enjeu premier à toute existence qui décide bien souvent de la conduite qu’on va lui donner. La santé approchée de manière si diverse par les sociétés humaines, porteuses de savoirs, de croyances, de métiers, mais aussi par chacun de nous, plus ou moins soucieux de sa préservation… Un repère où se manifeste depuis notre plus jeune âge, notre relation au corps, aux sens, à l’alimentation, mais aussi à l’espace, à l’environnement, ou encore aux moyens économiques…
La sexualité. Une question fondamentale qui sous la forme de la reproduction perpétue la vie, en assure le renouvellement continu. Une question qui dessine également les contours du plaisir, de sa recherche, de son obtention, et des équilibres qui en résultent. Mais qui peut également susciter des frustrations, amenant à diverses formes de mal-être, de violence… La sexualité, un repère si naturel, si culturel, chargé de bien des interprétations…
Les sens. Un parfum qui nous attire, une saveur qui nous répulse, une couleur dont on perçoit le chatoiement… Des repères omniprésents. Les sens, une manière constante d’appréhender le monde qui nous entoure en y privilégiant, différemment d’une personne à l’autre, la faculté de voir, d’entendre, de toucher… Et parfois, en étant privé de l’une d’elles, avec toutes les adaptations que ce handicap entraîne. Les sens, ou le pouvoir d’une interconnexion au monde, pourvoyeuse de découverte, de bien-être, de compréhension mutuelle, ou pas…
Manger. Une nécessité afin d’assurer toute survie. Une nécessité qui ne va pas de soi, tant de nombreux facteurs peuvent en contrarier l’accomplissement : sélectionner des aliments comestibles, pouvoir se les procurer selon les contextes & moyens de chasse & cueillette, d’agriculture, de commerce, d’industrie, en assurer le renouvellement continu… Un repère vital en somme, avant de devenir un enjeu civilisationnel, porteur de valeurs, de religiosité, d’esthétique, de santé, de convivialité, d’art… Manger, au carrefour de résolutions individuelles, collectives & planétaire…
L’histoire. Un ensemble de repères acquis dès le plus jeune âge dans la force d’un récit fondateur riche de ses attachements et détachements, y désignant ses héros, ses gloires, ses luttes, ses inimitiés, et les contentieux qui ont pu s’y glisser. L’histoire, que l’on accepte ou que l’on questionne, avec toutes les conséquences des équilibres qu’on peut y trouver, ou y perdre, en attente parfois de les actualiser…
Les crises. Un temps qui nous parle de rupture, de basculement. Un moment souvent intense où les repères précédemment acquis semblent se fragiliser, appelant l’individu ou la collectivité qui le vivent à en questionner les raisons, en anticiper ou en subir les conséquences. Les crises, comme une histoire répétitive de la vie qui passe d’un âge à l’autre, dans l’enchaînement des turbulences, des catastrophes, mais aussi des renouveaux, des changements vertueux, des décisions chargées de sens…
Espace
Comment nous situons-nous dans l’univers [12] ? Quel est notre rapport à l’environnement [13] ? Comment y considérons-nous les espèces [14] ? Quelle place y prend la matière [15] ? Quelle idée nous faisons-nous du déplacement (aller) [16] ? et de l’habitat [17] ?
L’environnement. L’espace dans lequel ou en proximité duquel nous nous mouvons, nous agissons, nous respirons, nous vivons, deuxième de nos variables. Un espace rythmé par un climat, des saisons. Une forêt, une montagne, une mer, un fleuve, un lac… Un espace dont nous parvenons si souvent hélas à négliger le caractère central, dès lors que nous nous trouvons éloignés de ses équilibres et même si nous en ressentons ou subissons les déséquilibres. Une série de repères dont la prise de conscience indissociable de la vie et de sa continuité, devrait être première, et que bien des cultures ont effectivement placés au faîte de leurs valeurs et de leur renouvellement…
L’univers. L’univers, riche en repères de toutes sortes. L’univers que l’on observe depuis la Terre, dans l’infini des astres, des étoiles, des constellations qui en témoignent… L’univers, raconté au cœur des mythes & légendes, en particulier avec les récits de la Création. L’univers auquel on attache savoirs & croyances, et dont l’exploration intergalactique nourrit toutes sortes de probabilités et d’espérances…
La matière. Une relation quotidienne à la vie, où bien des repères se fixent sans que nous prenions toujours le temps d’en réaliser l’importance. Des matières que l’on touche, que l’on habite, que l’on porte sur soi. Des matières qui racontent une aventure de l’univers, et dont la provenance, l’emploi, mais aussi les évolutions futures, gagnent à être pensés dans le cadre des valeurs, des richesses, des transformations, des résolutions, résultant de nos attentes, besoins & usages, et de leurs conséquences sur les équilibres planétaires…
Les espèces. Des millions d’espèces, dont nous nous représentons ou côtoyons le plus souvent une infime partie. Une interdépendance au sein de laquelle nous gagnerions à nous situer plus communément. Un réseau de vies entremêlées auquel l’être humain doit la sienne non seulement à travers exploitations et interrelations respectueuses ou non, mais dans les innombrables équilibres qui en dépendent…
Habiter. Habiter un lieu, un temps. Habiter en famille, ou parmi des inconnus. Habiter dans un environnement bienveillant et protecteur. Habiter dans la fébrilité et le danger. Habiter des édifices qui ont fait l’objet d’architectures plus ou moins élaborées, ont mobilisé des savoirs, des matériaux, ont suscité une charge émotionnelle… Oui habiter et, si souvent hélas, ne pas avoir le droit ou les moyens d’habiter. Une question historique & universelle. De tous ces espaces que nous aurons habités, combien de repères aurons-nous conservés ? Constant enchaînement de lieux, d’activités, de visages se fixant pour un temps plus ou moins long, et se ranimant à l’instar d’une évocation, d’une image, d’une pensée vagabonde…
Aller. Aller depuis la prime enfance. Aller sur le lieu d’enseignement. Aller chez soi. Aller à son travail. Aller retrouver des amis ou l’âme sœur… Aller, si on le peut, physiquement, légalement, moralement… Aller avec une idée précise, ou en vagabondant. Aller en suivant une trajectoire préétablie, soucieux du temps consacré, ou en empruntant des chemins de traverse… Aller par tous moyens, de corps, de technique, de locomotion, d’esprit… Forger quantité de repères au gré de nos routines, de nos égarements, de nos voyages…
Société
Comment considérons-nous notre place dans la société [18] ? Qu’en est-il de l’idée que nous nous y faisons de nous-même, des autres, de l’humanité [19] ? Quelle importance y accordons-nous à la famille [20] ? Comment notre culture [21] intervient-elle dans nos repères ? Qu’en est-il des jeux & des sports [22] ?
La société. Troisième de nos 7 variables. Qui nous raconte comment des groupes humains, incluant le nôtre, se sont constitués. Comment ils se sont sédimentés. La société, une architecture variablement complexe au sein de laquelle des communautés, des peuples, des groupes ethniques, des classes sociales, s’assemblent, interagissent, en privé ou en public. Un espace souvent hiérarchisé, encadré par des règles de fonctionnement. Des modes d’organisation se révélant au sein des activités les plus variées, qu’elles soient institutionnelles, marchandes, festives…
La culture. Une diversité d’héritages, de fonctionnement, de coutumes, de valeurs, de codes, attestant de la fascinante histoire de l’espèce humaine. Un contexte spécifique à chacun de nos parcours, dispensant une palette de repères où se mêlent nos attachements éducatifs, spirituels, sociaux, alimentaires, vestimentaires, sanitaires… sources de rapprochement, ou de distanciation. Un enjeu également d’interculturalité, à la rencontre et à la découverte de nos différences, et similitudes…
La famille. Une histoire faite de toute la diversité de ses manières de se constituer, évoluer, se dissoudre parfois… Une histoire d’unions, d’extension, de fratries unies par une communauté de provenance, d’activités, ou de destin… et parfois désunies. La famille voire quelquefois les familles au sein desquelles nous prenons naissance et cheminons avec plus ou moins de satisfaction, d’insatisfaction, d’épanouissement, de justice, d’injustice… Un des grands pourvoyeurs de nos repères personnels…
L’être humain. L’humanité, une espèce en bien des points singulière dont les origines sont disputées entre explications scientifiques ou religieuses. L’humanité, un parcours où se développent apprentissages, facultés & compétences. L’humanité, une assemblée qui n’agit pas toujours en conscience de la responsabilité qu’elle pourrait prendre dans la conduite de ses activités et de leur impact politique, social, environnemental… L’être humain, un des maillons de cette assemblée constamment renouvelée, propre à constituer l’un de ses innombrables repères…
Le jeu. Une activité qui nous accompagne dès l’enfance. Dispensatrice de règles, de relations interpersonnelles, une façon de se représenter le monde, et en cela une source de repères majeurs où se glissent tant d’apprentissages. Le jeu qui se poursuit tout au long de la vie, relevant de situations spécifiquement dédiées comme à travers le sport, dans son immense registre de formes et de réalités sociales, politiques, marchandes… Le jeu se manifestant pareillement dans la panoplie de tant d’activités humaines où il occupe une part déterminante…
Savoir
Que savons-nous [23] ? Qu’ignorons-nous ? Quelles sont les bases de notre éducation [24] ? À quoi pensons-nous [25] ? Quelle place y occupent les sciences [26] ? les arts [27] ? les croyances & incroyances [28] ? Comment y considérons la signification [29] ? Quelle place occupent les nombres [30] ? Quelles questions [31] nous posons-nous ? Quelle est notre relation à la vérité [32] ?
Savoir. Quatrième variable. Un questionnement sur le répertoire lui-même et la place qu’y occupe chacune des connaissances acquises ou que nous aimerions acquérir, a fortiori toutes les interrelations qu’elles tissent entre elles. Un rapport à l’ignorance, à la manière ou à l’intention de la réduire – ou pas. Un défi de toute une vie, dont l’aboutissement laisse songeur… et dont la mémoire garde diversement traces.
Les sciences. Une succession d’inventions, de progrès, souvent ambivalents. Une marche de l’espèce, nourrie de tant de courants, de contributions. Les sciences qui offrent une légion de repères pour tenter de dire le monde à travers des lois, des enchaînements de raison. Les sciences que certains aiment opposer aux croyances, là où d’autres voient de féconds dialogues…
La signification. Donner du sens. Donner du sens aux mots. Donner du sens aux événements, aux choses. Découvrir, nourrir, jouer avec une constellation de signes & symboles, comme autant de repères. Définir, indéfinir, le monde qui nous entoure. En approcher la signification ou le supposer tout du moins, tout en tentant de le transmettre à autrui…
Penser. Penser dans le but de poser un problème, ou de le résoudre. Penser à ce que l’on a fait, ou pas. Penser de manière occasionnelle ou récurrente. Penser en boucle, sans pouvoir s’en détacher. Penser de manière innovante, en imaginant des voies différentes, une réponse aux défis que l’on se pose, ou que l’on devrait se poser…
La question. La question que l’on se pose, que l’on pose, et à laquelle on n’obtient pas toujours de réponse, ou tout du moins la réponse que l’on attendait – peut-être. La question que l’on ne pose pas, que l’on n’a jamais osé poser. Que ce soit dans sa formulation ou sa reformulation, la question qui nous guide sur les chemins de la découverte… Une activité qui, surgissant des premiers temps de la vie, nous quitte en son terme, alors que nous lui avons accordé plus ou moins d’importance.
Les nombres. Une présence constante faite de repères souvent discrets et pourtant des plus conséquents. Des systèmes que l’on apprend à utiliser au gré de certaines compétences, renvoyant aux conditions dans lesquelles ceux-ci se sont constitués. Une symbolique omniprésente, un enjeu à la découverte du monde…
Croire. Croire en un dieu. Croire en un panthéon de divinités. Croire à travers un dogme. Croire dans un temple ou dans le désert. Croire au terme d’une vie de dévotion. Croire dans la fulgurance d’une révélation. Ne pas croire. Une série de repères qui peuvent nous offrir la plus entière des libertés et des ouvertures à l’autre, à l’autre dévotion, à l’autre révélation, à l’autre croyance… Mais qui peuvent aussi nous enfermer dans une vérité exclusive et sectaire, source de rejets et de conflits…
La vérité. Une quête pour les uns. Un cadre pour d’autres. La vérité émise par une puissance supérieure, une autorité morale, religieuse, politique. La vérité qui nous illumine. La vérité que l’on remet plus ou moins en cause, lorsqu’il nous est accordé de le faire. La vérité comme un phare, un repère qui nous guide sur les chemins de la vie… La vérité dont certains font observer en maintes circonstances, la possible pluralité, encourageant à une relativité de nos jugements…
Les arts. Dans toute la diversité de leur succession, de leurs transmissions, des figures illustres, mais aussi de quantité d’œuvres anonymes dont la trace demeure. Les arts qui racontent un des plus riches récits de la condition humaine, souvent confrontée à ses contradictions, ses abimes, son agonie… Les arts, dont les repères entretiennent un dialogue universel dont nous captons parfois l’écho…
L’éducation. L’activité par excellence. La source, le fondement d’innombrables repères. Qui nous aide à construire, nous construire. Qui nous accompagne toute la vie, nous éveillant à toute complexité, nous ramenant parfois à la simplicité. L’éducation, renvoyant aux conditions, aux moyens, aux lieux, aux temps, aux personnes susceptibles d’en partager le projet, notre projet…
Pouvoir
Quelle est notre relation au pouvoir, à l’autorité, à la hiérarchie, à la chose politique [33] ? Comment considérons-nous la violence et la non-violence, la sécurité et l’insécurité [34] ? Quel sens avons-nous de la justice [35] ? Comment y vivons-nous la paix & la guerre [36] ?
Le pouvoir. Une cinquième variable. Qui décide du sort de bien des autres. Le pouvoir qui s’établit et se maintient plus ou moins durablement dans les formes diverses, individuelles ou collectives, que l’histoire l’a vu revêtir. Pouvoir enclin à la libre expression des idées et des projets. Pouvoir en interdisant jusqu’à l’éclosion, intimidant, réprimant, oppressant… Pouvoir renvoyant à la mosaïque des entités nationales, régionales, locales, mais aussi internationales. Pouvoir que l’on acquiert, pouvoir que l’on exerce, selon des aptitudes qui ne sont pas toujours les mêmes. Une grille de repères appelant les êtres humains à s’y conformer, ou à les combattre…
La justice. Un cap dans l’existence de chacun, un cap dans les sociétés, relevant d’une idée de la valeur, des devoirs, des engagements pris ou à prendre. Mais aussi une indéfinition qui passe par des grilles culturelles, religieuses, politiques, économiques… Un questionnement sur la dignité de chacun, de chacune. Une façon parmi d’autres de la traduire dans des systèmes de droit et de codes. Un ensemble de repères susceptibles de guider notre chemin de vie quitte parfois à en changer…
La paix. Une notion si complète, si pleine qu’on pourrait y ramener bien d’autres repères pantopiques. Et pourtant faute souvent d’y œuvrer avec la constance, l’engagement & la lucidité qu’elle requiert, le lieu de tant de négations, d’oppositions, de renoncements. La paix rendue inaudible par le bruit des armes. La paix piétinée par tous les motifs de conflits et de guerres, nourris de contentieux et de soifs qui paraissent inextinguibles…
La violence. Qui s’exprime de manière ouverte ou diffuse. Violence des idées. Violence des mots. Violence des gestes, et parfois du silence. Une histoire de la force qui s’impose à qui ne peut ou ne souhaite s’y opposer. Mais aussi une histoire de la non-violence et de sa capacité à générer une autre lecture du monde qu’on aurait tort de croire plus faible… Un choix de repères en somme et une façon plus ou moins consciente de les défendre…
Economie
Que faisons-nous [37] ? Qu’avons-nous fait ? En quoi ces activités ont-elles marqué notre existence ? Selon quelles finalités ? Quelle importance y tient le métier [38] ? Quelle place y ont prise le commerce [39] et l’argent [40] ? Comment y avons-nous considéré l’aide et le partage [41] ? Quelle est notre relation aux objets [42] ?
Faire. Une sixième variable. Renvoyant à une galaxie de possibles. Une infinité d’activités dont l’entrelacs compose toute existence. Des finalités qui se succèdent. Des moyens pour y conduire. Des projets que l’on porte, certains que l’on abandonne ou auxquels on renonce. Des productions qui en résultent, pas forcément celles que l’on attendait. Et finalement une série de repères qui s’y établissent, et nous accompagnent tout au long de la vie…
L’argent. Un moyen de l’échange. Une invention dans l’espace & le temps, source de régulation, de fluidification. Une manière de mesurer, comparer la valeur des choses et des activités. L’argent dont le contrôle a hélas souvent échappé aux êtres humains, ou plutôt dont le contrôle favorisant la volonté de domination à tout prix et l’asservissement d’autrui, n’a pas manqué de jouer un rôle des plus toxiques dans l’aventure de l’humanité… L’argent, une notion à réinventer ?
Le commerce. Une longue histoire d’échanges, de contributions, d’engagement. La recherche d’une forme d’équilibre, respectueuse de l’autre, visant à l’équité de cet échange. Ou, au contraire, sa négation, portée par des formes diverses de duperie ou de cupidité. Histoire de tous les marchés, des transactions qu’ils autorisent. Histoire des institutions, des entreprises qui en animent les innombrables rouages. Acheter, vendre, produire, distribuer, consommer, un tourbillon de repères dans lequel nous nous faisons ou nous laissons entraîner avec plus ou moins de satisfaction…
Partager. Partager son temps, son savoir, ses moyens physiques ou financiers. Partager afin d’aider, soutenir. Un renvoi aux formes variées de possession & d’appartenance. Partager pour être plus humain, ou aspirer à l’être. Partager dans toute l’histoire du don, puissant repère de notre solidarité humaine, comme de la capacité à lui tourner le dos…
Les objets. Un ensemble d’éléments qui nous accompagnent et nous environnent. Dans le fond de la poche ou d’un sac, sur une étagère, dans un placard. Posé contre le mur, relégué dans un grenier ou une cave. Prêt à certains usages, ou pas. Rappelant des emplois qui ne sont plus, ou ne sont pas, pas encore. Certains auxquels nous sommes attachés, d’autres dont nous avons oublié la présence. Se comptant de manière parcimonieuse ou au contraire déferlant en toute abondance. Les objets, ces repères du quotidien, d’un quotidien singulier, incomparable à tout autre…
Les métiers. Un choix plus ou moins libre. L’histoire d’un parcours de vie qui s’y est dirigé par vocation, ou sous le poids de certaines influences ou contraintes, quelquefois d’un accident de parcours. Les métiers que l’on enchaîne au fil d’une trajectoire variablement épanouie. Les métiers qui nous familiarisent avec des gestes, des personnes, des manières de penser, un vocabulaire… Des repères que l’on acquiert en les anticipant ou en les pratiquant, et que l’on transmet parfois…
Communication
Comment considérons-nous la communication [43] ? Quelles langues [44] pratiquons-nous ? Quelles écritures [45] ? Lesquelles aimerions-nous connaître ? Comment nommons-nous les êtres & les choses [46] ? Quelle est notre relation aux médias [47] ? Quelle importance prennent les récits [48] ? Qu’en est-il du numérique & l’I.A. [49] ? Comment considérons-nous les apparences [50] ? Quels sentiments privilégions-nous [51] ? Comment appréhendons-nous le bonheur & la réussite [52] ?
La communication. La septième des variables. Une activité centrale à nos conduites, nos apprentissages, nos interactions, la vie tout simplement. Communiquer dans l’intention de séduire, de convaincre, d’expliquer, de tromper aussi. Communiquer, une succession de repères mobilisés au travers desquels nous amenons l’autre à partager ou à rejeter ce qui nous anime…
Les langues. Une incroyable diversité qui renvoie à l’épopée humaine, ou non humaine, à ses aptitudes comme à la prise en compte de ses handicaps. Un archipel des possibles, jouant de sons, de formes, de sens, d’inventivité… Emerveillant quiconque l’approche par sa capacité à dire le monde et la vie. Une acquisition singulière, parfois oublieuse ou méconnaissante de l’immensité dans laquelle elle s’inscrit. Et pourtant une invitation constante à y étendre nos repères…
L’écriture. Une histoire inouïe faite d’inventivité, de progrès, d’audace… Une histoire au carrefour de bien des repères, religieux, comptables, marchands, politiques, artistiques, éducatifs. Un levier de savoir qui n’ôte rien au sublime pouvoir de l’oralité, mais le prolonge dans le temps et l’espace. Les écritures, une fascinante cartographie qui nous raconte l’univers au moyen de systèmes variés, de créateurs successifs, de techniques et d’emplois sans cesse renouvelés…
Le nom. Un repère par excellence. Qu’il soit de personne ou de lieu, qu’il pointe un événement ou une institution, le nom en précède souvent la connaissance et la sollicite en cela. Dénommer : un pouvoir qui ne manque pas de résonner dans toute l’histoire de l’espèce, des individus, des familles et qui, dans certains cas, suscite controverses et disputes. Le nom, une porte sur la découverte de l’autre…
Les médias. Une longue histoire faite de volontés, d’enthousiasme, de contrariétés. Une manière de s’opposer ou se conformer aux différents types de pouvoir, jusqu’à devenir l’un de ces pouvoirs, et pas le moindre. Informer à travers les médias, une mission ininterrompue faite d’engagement, de courage, de vérité, mais aussi de leur déni plus ou moins complet alors que les techniques s’en mêlent… Les médias, une boîte à repères pleine de possibilités contradictoires…
Les sentiments. Une palette des plus étendues dont nous découvrons la richesse sur le chemin de vie, tandis que certaines couleurs font écho à notre propre sensibilité. Des expressions, des émotions dont nous privilégions la manifestation et qui composent autant de repères attachés à notre identité ou à l’idée qu’autrui s’en fait. Un jeu infini au cœur des interactions sociales…
Les apparences. Un aspect, une forme, un ornement. Le grand ballet des apparences. Qui masquent. Qui mettent en relief. Des textiles qui recouvrent et découvrent. Un maquillage qui révèle. Des décorations qui suggèrent, comme autant de repères se croisant dans toute la variété des systèmes qui leur ont donné jour et dont nous nous faisons ou non le relais…
Les récits. Les récits qui s’enchaînent depuis les débuts de la parole. Mythes, contes, légendes, les récits qui nous emportent dans des univers qui furent, seront, ne sont plus, pourraient être. Peuplés de mystères, de créatures, de valeurs, de croyances. Les récits qui, en accompagnement de l’histoire, distribuent quantité de repères qui nous suivront tout au long de la vie…
Le numérique. Une évolution décisive de notre manière de communiquer et des moyens d’y parvenir. Le plongeon dans une totalité qui autorise une infinité de nouvelles interactions. Une totalité suscitant de nouveaux enthousiasmes, une créativité renouvelée, mais aussi des défis de dignité, d’altérité, de vérité. Avènement de l’intelligence artificielle, déployant un changement catégoriel dans nombre des dimensions de la grille. En résultent un redéploiement et parfois une confusion de nos repères…
Le bonheur. Une quête. Un cap. Une relation à la vie. Une manière d’interagir avec autrui. Un repère fixe pour certains, et éminemment fluctuant pour d’autres. Une indéfinition qui pourrait à elle seule raconter toute l’épopée humaine, comme une constellation de repères attestant de l’extrême variabilité de notre navigation en ce monde…
Cette grille, arbitraire comme toute classification, et potentiellement sujette à divers ajustements, cherche à offrir un support proprement pantopique afin de favoriser tant notre navigation dans l’extrême diversité de ces possibles contenus, qu’une constante interaction entre leurs éléments. Une extension à 366 sous-thèmes, pensée au sein d’une « année mondiale des savoirs » est envisageable…

4. Naviguer en diachronie & synchronie…

Une grille générale de navigation dans l’espace [et le temps]

La navigation dans les espaces du savoir, ou dans l’espace des savoirs, s’appuyant sur ce travail d’identification des repères, est l’un des piliers de l’encyclopédagogie. Y favoriser cette navigation suppose en particulier que nous y privilégions la mise en avant de nouvelles « cartes mentales ». Que ce soit dans l’espace et dans un temps donné, entendons en synchronie, ou à travers le temps, soit en diachronie, nous proposons de faire de cette navigation une constante permanente, un fondement de toute relation à la complexité du monde. Des cartes spatio-temporelles, certes simplifiées, mais aussi d’autres cartes conceptuelles croisant l’idée de l’arborescence des savoirs mais aussi d’une navigation océanique, y sont donc recherchées et travaillées. Bien entendu, elles se caractérisent par leur degré élevé de personnalisation, reflétant non pas un état fixe et commun de savoir, mais précisément son acquisition individuelle, progressive, itérative, questionnée, accompagnée par le « Carnet pantopique » [VII].
5. Changer la façon commune de penser : la force de « l’indéfinition »…

Un autre outil aura pris toute sa place au sein de la Pantopie dans sa quête de signification, s’y révélant au travers de ce que nous avons nommé : les « indéfinitions ». Le terme d’indéfinition désigne de manière assez élémentaire une définition personnelle, même si son… indéfinition peut être plus poussée [ci-dessous]. Entendons par là qu’une indéfinition s’inscrit naturellement aux côtés de celles fournies par les dictionnaires autorisés. Chacun pouvant avoir la sienne, cela aura tôt fait de susciter échanges & débats, parfois passionnés. Il suffira de se plonger un instant dans l’esquisse du dictionnaire d’indéfinitions mis en ligne, par exemple à l’entête du terme de « jardin » et de ses approches hautement différenciées, pour prendre la mesure de l’engagement qui peut en résulter.
Jardin - Indéfinition (1) : Pour moi, un jardin est un espace que je peux façonner comme je le veux, un endroit où je me sens bien. C’est aussi un moyen de laisser parler mon imagination en l’aménageant de toutes sortes de plantes : caducs, vivaces ou encore persistantes afin de faire naître un endroit où chacun se sent bien et apaisé. Plus encore, un jardin doit être construit de façon à ce qu’un écosystème se crée, pour ainsi respecter la nature tout en ayant un endroit que l’on a imprégné de nos envies personnelles. [A.G. | « Paysagiste de père en fils »]
Jardin - Indéfinition (2) : Le jardin m’apaise. C’est là où je me réfugie les jours où je vais moins bien, où j’ai besoin de calme et de sérénité. C’est un lieu propice aux rêves, aux questionnements, aux réflexions les plus profondes. Quand j’ai besoin d’inspiration pour un travail, c’est le premier endroit auquel je pense. C’est encore plus vrai lorsque le jardin est dans une ville. On se sent comme déconnectés. C’est aussi un lieu de souvenirs, de rire, et de belles journées de printemps. [L.W. | « Etudiante en communication »]
etc.
En vérité, tout terme quel qu’il soit peut se prêter à l’exercice et, une fois libéré de son cadre purement académique, ne semble généralement pas vouloir s’en contenter. D’aucuns auront tôt fait de craindre ici une remise en cause d’un tel sens académique dépositaire d’avis éclairés ou d’une connaissance fondée. Qu’ils se rassurent, là n’est pas la visée de l’indéfinition ; point besoin du reste de s’échiner à produire sa propre indéfinition, ce qui est généralement un processus exigeant & chronophage, pour ne pas adhérer à un cadre définitoire proposé. En revanche, nous pensons que cet exercice que nous qualifions en effet de « libérateur » à la lumière des centaines, des milliers d’ateliers qu’il a pu accompagner ou motiver, est un bon point de départ à une réflexion approfondie sur notre quête de sens.
Ainsi que nous avertissait Denis Diderot : « La qualité que doit avoir un bon dictionnaire est de changer la façon commune de penser. » Une époque renaissante requiert un tel changement et les indéfinitions peuvent y apporter leur contribution, en reflétant la sédimentation de nos parcours, expériences & apprentissages, à la lumière de notre diversité de pratiques, cultures, langages, opinions ou histoire.
Indéfinir - Indéfinition : Produire une définition personnelle, exprimant la diversité de nos pratiques, opinions, cultures, savoirs, histoire. Indéfinir, c’est questionner la définition académique après en avoir pris connaissance [parfois avant], tout en reconnaissant à cette dernière son rôle normatif, mais sans nous y restreindre pour autant. Indéfinir, c’est exercer son humanité et percevoir celle de l’autre par le jeu renouvelé de la signification. C’est accepter de ne pas réduire le champ des possibles et, tout au contraire, ouvrir nos esprits à l’altérité du sens. Tous les termes sont susceptibles d’être indéfinis et nombre d’entre eux mériteraient de l’être dans le cadre quotidien de nos échanges en vue d’atténuer les malentendus, désaccords, disputes qu’ils peuvent engendrer, ou plus simplement afin d’éclairer le sens que nous leur attribuons respectivement.

IV - Une intelligence pantopique
« Donc, toute la question que je posais revient à celle-ci : si l’esprit humain pourra surmonter ce que l’esprit humain a fait ? » - Paul Valéry4
1. Une époque « intelligente » ?

Dirions-nous de notre époque qu’elle est « intelligente » ? Répondre à une telle question suppose que l’on en clarifie le terme. Or, il est assez courant de constater que celui-ci échappe généralement aux discussions qu’il aurait dû pourtant prioriser. Certes, peu d’époques ont employé le mot « d’intelligence » autant que la nôtre et bien entendu, statistiquement parlant, c’est souvent pour lui associer celui « d’artificielle » ! Pourtant que nous demandons-nous ici ? Nous demandons-nous si une machine ou un robot peuvent vraiment être dotés d’une… « intelligence » ? Ou encore si les intelligences dites « générative » ou « générale », ou a fortiori une « superintelligence » sont bien des formes « d’intelligence » ? Nous y inquiétons-nous de savoir si cette mutation de l’intelligence est en train de nous promettre la fin de son exclusivité humaine [réelle ou supposée], voire la fin de l’humanité elle-même ? Parmi d’autres… C’est à chacun de répondre tandis qu’à bien des égards tout ceci semble avoir autant de rapport avec l’intelligence qu’avec le pouvoir et le contrôle, convoités par quelques pouvoirs industriels ou politiques, susceptibles d’en capter les profits mirobolants.
Si l’Acte 12 de la [CCH] s’emploie à envisager cette mutation de la manière la plus large en convoquant des dizaines de thèmes attachés [II], nous nous limiterons ici à retenir ce questionnement portant sur la définition même de « l’intelligence » et les bouleversements qu’elle est en train de connaître. L’encyclopédagogie, la « croissance culturelle de l’humanité », le développement de notre « culture générale », ou disons plus largement la Pantopie en son postulat de « renaissance », ne sauraient en effet en négliger le rendez-vous.
C’est alors que nous introduirons l’idée d’une « intelligence pantopique » présupposant un certain nombre de dimensions y concourant. Nous en retiendrons trois, relatives au corps, aux émotions & à l’esprit. Et puisque nous visons à terme une indéfinition de « l’intelligence », que diriez-vous avant de nous y risquer, de procéder d’indéfinition en indéfinition, tout en commençant par « l’intelligence du corps » ?
2. Une « intelligence du corps »…

Intelligence du corps - Indéfinition : Forme sensible et lucide de connaissance de soi, l’intelligence du corps désigne la capacité à habiter pleinement notre être physique, à en écouter les rythmes, les besoins, les alertes, dans une attention soutenue au lien de ce corps avec l’environnement où il évolue. Elle s’inscrit dans une compréhension toujours plus éclairée d’un nombre élevé de fonctions et d’activités susceptibles de concourir à une forme de bien-être, qu’il s’agisse d’un contrôle de la respiration, d’une approche réfléchie de l’alimentation et de ses impacts majeurs, ou encore plus largement d’une pratique saine de l’activité physique, qu’elle soit ou non sportive. L’intelligence du corps souligne bien entendu les possibilités mêmes de la considérer, lesquelles peuvent être entravées par des conditions défavorables conduisant par exemple à des formes de malnutrition, ou encore de stress pour soi & les siens. Ainsi pensée dans un cadre tout à la fois individuel et collectif, et donc social, économique, politique, culturel, elle renvoie à la pédagogie susceptible de la développer au regard tant des conditions précitées que de situations par exemple de handicap, le tout appréhendé dans une considération éthique du corps, qu’il s’agisse du sien ou celui de l’autre. Une telle intelligence s’inscrit dans le temps long de la vie, établissant les bases d’un bien-être physique en dialogue avec une harmonie mentale & morale que de nombreuses traditions culturelles ont pu déployer au travers de pratiques bioéthiques poussées. Ainsi qu’il a été relevé, l’intelligence du corps ne saurait en outre se limiter à soi : elle engage une relation respectueuse au corps de l’autre, des autres, dans la reconnaissance de leur intégrité, de leur propre rythme, de leur vulnérabilité comme de leurs aptitudes. Elle suppose ainsi une écoute mutuelle des présences corporelles, une éthique du toucher, du regard, de la distance, où l’attention portée à soi devient indissociable du soin porté à autrui. En somme, une telle intelligence qui est à ramener aux autres dimensions qui la complètent [intelligences des émotions, de l’esprit, enfin intelligence « assistée »], constitue un socle à partir duquel peut s’établir un dialogue fructueux avec le monde vivant.
Cette première considération étant avancée, venons-en à « l’intelligence des émotions »…
3. Une « intelligence des émotions »…

Intelligence des émotions - Indéfinition : Forme profonde et évolutive de discernement affectif, l’intelligence des émotions désigne la capacité à reconnaître, accueillir, nommer, comprendre, réguler et exprimer nos états émotionnels, tout en développant une acuité à percevoir ceux d’autrui. Elle ne relève ni de la seule spontanéité, ni d’une maîtrise froide, mais d’un ajustement attentif et nuancé entre ressenti intérieur et relation au monde. Elle s’adosse à une double conscience : celle de l’émergence parfois fulgurante des émotions, comme celle de leur lente sédimentation dans la mémoire, le langage et d’infinies interactions. Individuelle et relationnelle à la fois, elle est façonnée par l’histoire personnelle, les attachements précoces, les expériences sociales et culturelles, mais aussi par les récits et représentations que les sociétés proposent sur ce qui doit être senti, exprimé, contenu ou tu. Elle implique donc une relecture active de ces cadres afin de tendre vers une éthique émotionnelle, libératrice plutôt que normative, où la colère peut devenir moteur de justice, la tristesse source de lien, et la joie un ferment de partage. Cette intelligence n’est ni linéaire ni acquise une fois pour toutes ; elle se cultive, se transforme au fil du temps, souvent dans l’épreuve, toujours dans l’écoute. Elle concerne autant le monde intérieur (la justesse du ressenti, la clarté de ses causes, la proportion de la réaction) que l’espace partagé avec autrui : comprendre sans envahir, soutenir sans projeter, entendre sans juger. Elle suppose, dans le meilleur des cas, une corégulation affective : apprentissage mutuel de la présence à l’autre dans la reconnaissance de ses propres besoins, de ses forces comme de sa fragilité. Elle convoque ainsi des compétences empathiques, mais aussi réflexives : être touché sans être submergé, ou inversement prendre du recul sans tomber dans l’indifférence. Cette forme d’intelligence est étroitement liée à des contextes de vie : elle peut être inhibée par des violences systémiques, des traumatismes reconnus ou non, des carences éducatives ou des injonctions émotionnelles restrictives. Elle peut dès lors appeler des dispositifs d’accompagnement, de médiation, d’éducation affective. Elle rejoint en cela des pratiques anciennes ou contemporaines [artistiques, thérapeutiques, spirituelles] qui favorisent une expression transformatrice des affects, en dialogue avec le corps, l’imaginaire, la mémoire. Déployée dans le temps long, l’intelligence des émotions constitue un pilier essentiel d’une maturité tout à la fois éthique et relationnelle. En lien étroit avec les autres formes d’intelligence [du corps, de l’esprit, et assistée], elle donne accès à une écoute fine du vivant en soi et autour de soi. Elle fait de l’expérience affective un levier déterminant afin d’habiter pleinement notre condition humaine..
Une troisième considération vient la compléter avec « l’intelligence de l’esprit », envisagée de manière double…
4. Une « intelligence de l’esprit »…

Intelligence de l’esprit - Indéfinition : Forme articulée, exploratoire et réflexive de mise en relation du monde avec soi, l’intelligence de l’esprit désigne notre capacité plurielle à comprendre, à relier, à questionner voire, pour certains, à transcender. Elle s’exerce à la fois dans la rigueur de la pensée logique, dans l’ouverture de la conscience aux grandes interrogations existentielles, mais aussi dans la faculté de s’orienter dans la complexité du réel. Elle réunit ainsi deux approches complémentaires : celle de l’intellect, qui analyse, structure, évalue, et celle du spirituel, qui peut relier, élargir, élever. Dans sa dimension intellectuelle, cette intelligence mobilise des capacités de raisonnement, d’abstraction, de mémorisation, de mise en perspective critique, mais aussi d’imagination théorique. Elle n’est pas la simple accumulation de savoirs, mais la faculté d’en faire sens, de les organiser, les mettre en dialogue au sein d’une « culture générale » dynamique et renouvelée. Elle requiert un goût pour l’inconnu, une capacité à nous méfier de nos certitudes, souvent à suspendre notre jugement, constamment à interroger les fondements de nos pensées. Elle se déploie dans l’éducation, la recherche, la transmission, mais aussi dans des contextes quotidiens où penser, ce n’est pas seulement savoir, mais savoir interroger ce que l’on croit savoir. Dans sa dimension spirituelle, l’intelligence de l’esprit désigne une aspiration à relier les expériences de vie à des horizons plus vastes de sens. Elle suppose une capacité d’émerveillement, d’attention au mystère, une quête intérieure, une confrontation avec le silence, l’absurde ou le sacré. Elle peut s’exprimer dans des traditions religieuses, philosophiques, poétiques, ou encore dans des formes de méditation et de contemplation du monde. Cette intelligence à double foyer questionne pleinement l’exigence de vérité (intellectuelle ou spirituelle). Elle s’enrichit par ailleurs du dialogue entre les cultures, les disciplines, les générations, et se donne à travers des pratiques autant que des discours. Elle peut être cependant étouffée par des dogmatismes, des systèmes clos, ou des formes d’utilitarisme immédiat, tout en survivant parfois en marge, dans les interstices, les résonances inattendues. Comme les autres formes d’intelligence, elle ne se développe pas seule : elle a besoin d’un environnement stimulant, de temps, de liberté intérieure. Elle requiert aussi une éthique : penser avec rigueur sans écraser, croire sans imposer, dialoguer sans dominer. Diversement holistique [selon la trajectoire que nous avons connue], et fortement heuristique, elle suppose également une humilité, une reconnaissance des limites de ce que l’on peut savoir, et une hospitalité envers ce que l’on ne peut que pressentir. Indissociable de l’intelligence du corps et des émotions, l’intelligence de l’esprit forme une assise essentielle pour affronter les enjeux du monde contemporain. Elle permet de ne pas céder à la confusion, à l’agitation, au vide de sens.
Ces trois considérations concourant à une approche plurielle de l’intelligence étant posées, c’est alors que la dimension contemporaine liée aux technologies qualifiées « d’intelligentes », et plus spécifiquement à l’IA, viennent étendre, parfois percuter, très certainement à nos yeux transformer l’idée générale que nous pouvons nous faire de leur combinaison où une quatrième considération s’impose désormais. Nous la qualifierons « d’intelligence assistée »…
5. Une « intelligence assistée »…

Intelligence « assistée » - Indéfinition : Forme réflexive et critique d’interaction avec les puissances techniques, l’intelligence assistée désigne la capacité humaine à intégrer les apports des technologies dites « intelligentes » sans les subir, les inscrivant dans un projet éthique, cognitif et civilisationnel conscient. Elle ne consiste pas à déléguer la pensée, l’attention, la mémoire ou la décision, mais à nous questionner, orienter, filtrer et parfois refuser les sollicitations d’un environnement technologique de plus en plus intrusif, fluide et opaque. Elle naît d’un changement d’échelle majeur, où les technologies ne se contentent plus de prolonger les outils traditionnels, mais transforment l’idée même d’intelligence humaine, en influant sur le corps (rythmes, gestes, dépendances…), les émotions (captation, manipulation…) et l’esprit (accélération, fragmentation, suggestion…), et cela à tout âge de la vie. Dès lors, l’intelligence assistée ne saurait être définie comme une simple « augmentation », mais comme une capacité à inscrire la machine dans une nouvelle relation d’altérité. Elle suppose une démarche de vigilance active, de maturité, tout comme une aptitude à hiérarchiser, sachant désobéir aux automatismes, suspendre l’adhésion aux flux, interpréter les protocoles et les modèles dans leur nature, leur finalité, leurs effets. Si elle requiert a minima un savoir technique, elle ne s’y résume pas, s’appuyant sur une intelligence interprétative : discerner ce qui, dans la proposition algorithmique, tient de l’aide ou de l’injonction, de la suggestion ou du conditionnement, du soin ou de la prédation. Prendre acte de cette transformation, ce n’est pas alors céder à la fascination ni au rejet, mais reconnaître que nos autres formes d’intelligence, corporelle, émotionnelle, spirituelle et intellectuelle, sont désormais appelées à muter, sous l’effet conjugué de ces technologies. Une telle mutation peut être amenée à favoriser de nouveaux modes d’accès au savoir ou à la recherche, de nouvelles solidarités, des formes créatives d’improvisation, ou encore une aide déterminante à certaines décisions, etc. Mais cela ne devrait se faire qu’à la condition stricte que l’intelligence humaine reste en position d’interroger, de choisir, de reconfigurer. Car si cette condition n’est pas remplie, si les systèmes techniques s’imposent sans contrepoids critique, juridique, éthique [pensons par exemple à la spoliation de la création, ou à l’externalisation du raisonnement ou de la décision], alors l’intelligence assistée s’inversera [d’aucuns diront qu’elle s’est déjà inversée] : c’est non plus la machine qui assistera l’humain, mais bien l’humain qui assistera la machine, lui fournissant données, énergie, signaux, sans qu’un dialogue véritable ne soit plus possible, si tant est que la machine ait jamais eu besoin de ce dialogue. Cette intelligence exige donc un espace collectif et transdisciplinaire de veille et de pensée, une véritable assemblée des humanités, questionnant les pouvoirs industriels ou politiques, capable de se doter des moyens nécessaires à une réflexion libre sur l’avenir humain face à la technique. Cette assemblée se doit de conjuguer philosophie, sciences sociales, arts, lettres, éthique, droit, épistémologie… mais aussi les voix des praticiens, des usagers, des peuples concernés par ces mutations. Car penser cette mutation, dans ses promesses comme dans ses périls, c’est encore faire œuvre d’intelligence, au nom de cette capacité que nous avons, ensemble, à ne pas nous dissoudre dans ce que nous avons produit.
Conclurons-nous en tentant une synthèse des quatre indéfinitions qui précèdent par leur convergence dans ce que nous appellerons « intelligence pantopique » ? Nous nous y prêtons ici, vous confiant bien volontiers le soin d’en palier les faiblesses ou les manques, nonobstant le fait que nous n’avons pas – encore – intégré ici l’intelligence du vivant non humain, une autre question à développer assurément dans une prochaine Conférence pantopique [VI].
Intelligence pantopique – Indéfinition : Loin d’être un bloc unique ou une abstraction mesurable & reproductible à l’identique, l’intelligence pantopique est une forme vivante, personnalisée, à la croisée de multiples foyers d’attention, de relation et de connaissance. Elle ne se réduit ni au raisonnement, ni au ressenti, ni au geste, ni à la technique, mais se déploie à l’intersection de ces dimensions, dans un effort continu pour habiter le monde avec justesse, lucidité et engagement. Elle s’articule selon quatre dynamiques principales : du corps, des émotions, de l’esprit, et de la technique lesquelles, loin de fonctionner en silo, se croisent, se complètent, se nourrissent mutuellement. C’est dans leur interaction même que réside la puissance transformatrice de l’intelligence humaine. Le corps en est la base sensible et éthique. Ce n’est pas un simple support biologique, mais un milieu vécu, porteur de mémoire, de langage, de rythmes propres. Habiter son corps, c’est développer une écoute fine de ses signaux [fatigue, douleur, plaisir, mouvement], mais aussi reconnaître sa place dans un écosystème social, politique, naturel. L’intelligence corporelle fonde ainsi une attention à soi qui ouvre sur le respect du corps de l’autre, dans une éthique de la présence, du toucher, de la distance. Les émotions prolongent et colorent cette inscription incarnée. L’intelligence émotionnelle, loin d’être opposée à la raison, permet d’enraciner nos choix, nos jugements, nos engagements dans une relation vivante au monde. Elle rend possible la reconnaissance mutuelle, l’empathie, la compassion, mais aussi la régulation des affects destructeurs. Elle forge notre rapport à autrui, tout en nous aidant à lire notre propre histoire intérieure. L’esprit, enfin, rassemble et éclaire. Sous son aspect intellectuel, il ne se limite pas à la logique ou au calcul, mais s’étend à une intelligence élargie à la quête de sens, à la capacité de s’étonner, de douter, de résister à l’immédiateté, de discerner. Sous son aspect spirituel, il renvoie au religieux, à sa pratique, à l’inscription dans une communauté de sens, mais peut aussi se manifester par une disposition intérieure à s’orienter, à se situer dans une histoire plus vaste que soi, jusqu’à s’exprimer dans une forme de croyance ou d’incroyance. Dans ce triptyque originel [corps émotions, esprit], s’est immiscée une quatrième force, devenue inévitable : celle de l’intelligence « assistée » par la machine. Mais cette assistance ne vaut que si elle est interrogée. Car si nous accueillons les technologies dites intelligentes sans examen, sans distance critique, alors c’est notre propre intelligence qui se trouvera reléguée : nous ne serons plus assistés, mais rendus inversement auxiliaires d’un système opaque, rapide, démesuré, indifférent à la condition humaine. L’intelligence assistée, dans sa forme assumée et transformatrice, consiste à intégrer lucidement la puissance technique, à en faire un terrain de discernement, de résistance, voire de création, sans illusion de contrôle, mais avec le désir d’un usage éclairé et situé. C’est en croisant ces quatre foyers que peut se développer une intelligence dite pantopique : ni dominée par le biologique, ni saturée d’émotion, ni désincarnée dans l’abstraction ou l’enfermement dogmatique, ni subordonnée à la technologie. Une intelligence relationnelle, critique, adaptable, consciente de ses fragilités comme de ses ressources, attentive aux autres vivants, capable de lenteur comme de fulgurance. Penser cette intelligence dans sa pluralité, c’est engager un projet d’humanité que nous disons donc « pantopique », entendons de tous les lieux. Cela suppose un effort individuel, mais aussi un engagement au sein d’une assemblée des humanités, libre de toute emprise industrielle ou politique, capable de penser en profondeur les devenirs croisés du vivant et du technique. » [Observons que cette intelligence humaine ne peut se penser sans s’interroger également sur d’autres formes d’attention, de mémoire, de relation présentes dans le vivant non humain. Qu’il s’agisse des formes d’adaptation végétale, des communications animales, des savoirs non humains silencieusement transmis dans la forêt, dans les sols, dans les écosystèmes marins, il existe, hors de nous, des dynamiques que certains décrivent prudemment ou plus ouvertement comme « intelligentes ». Parler d’intelligence du vivant revient alors à reconnaître la nécessité d’une écoute renouvelée de cette altérité biologique. Il ne s’agit plus alors de projeter notre modèle sur l’autre, l’autre forme de vivant, l’autre espèce, mais d’accepter que notre intelligence puisse s’inscrire dans un éventail de relations plus vaste, au sein duquel d’autres formes d’organisation, d’interaction et de sens se déploient avec ou sans nous.]

V - 5 temps
« Si tu veux que l’humanité progresse, jette bas toute idée préconçue. Ainsi frappée, la pensée s’éveille et devient créatrice. Sinon elle se fixe dans une répétition mécanique qu’elle confond avec sa propre activité. » - Sri Aurobindo
Diverses composantes du projet pantopique, à commencer par les pantopiques eux-mêmes, mais aussi les Conférences pantopiques [VI], sont appréhendées en « 5 temps ». Cela pourra sembler un peu court. Toutefois avant d’en juger, visitons chacun de ces temps en nous les représentant sous la forme d’une spirale ascendante, chaque temps nourrissant le suivant.

C’est ainsi que nous y débuterons par une invitation à écouter [1er temps], puis à connaître [2ème temps], tandis que l’effort et le plaisir de comprendre, en particulier par le questionnement [3ème temps], précèderont la tentative de se comprendre [4ème temps], afin – si cela est requis – de communiquer [5ème temps].
Au sens premier du terme « méthode », à savoir de la « poursuite d’un but », les 5 temps que nous développons brièvement ci-après sont effectivement à envisager comme une méthode où chaque pantopique, loin de faire l’objet d’un format préétabli à prétention « universelle », s’ancre – en 5 temps personnalisés – dans notre propre rapport au monde. Une invitation à y conduire recherches, enquêtes, relevé de nouveaux repères tout en les raccordant à ceux déjà acquis et, parfois, les actualisant.
1. Premier temps : « écouter »…

Tout commence ou plutôt devrait commencer par écouter. Oui, écouter : une invitation première, pourtant si souvent négligée. Le mot semble si simple, si ordinaire, si évident qu’il est assez curieux de constater combien nous pouvons nous en dispenser ! Nous parlons bien sûr d’une écoute véritable, accueillant des idées dont certaines conforteront nos points de vue, nos valeurs, mais dont d’autres les bousculeront, les mettront en question. Idée d’y mettre de côté nos certitudes, quitte à les reprendre plus tard [4ème temps], a fortiori nos préjugés, au seul risque de les perdre. Ecouter ce que des voix, des approches, des interprétations diverses, pourront nous dire de la question du « », de la « », et de mille autres sujets dont nous nous étonnerons sans doute à observer combien ils peuvent être appréhendés différemment… selon nos trajectoires, héritages ou valeurs respectifs.
2. Deuxième temps : « connaitre »…

Voici alors que vient le 2ème temps : connaitre. Tout du moins chercher à connaître, dans le désir de nous y employer en assemblant les pièces d’un puzzle toujours inachevé, toujours à reprendre… Connaître non pas pour gagner en arrogance ou vanité, mais plutôt pour découvrir ou redécouvrir ainsi que nous l’avancions, la force de l’humilité. Occasion de rappeler le socle de notre ignorance en bien des domaines laquelle, loin de nous dissuader de les aborder, doit nous inviter à les parcourir afin de faire liens avec d’autres savoirs, d’autres domaines entrevus ou plus familiers… Y élargir notre répertoire tout au long de notre vie. Profiter de bien des occasions souvent ordinaires, parfois exceptionnelles, pour nous y laisser emporter à la rencontre… des « », des « » ou des « »…
3. Troisième temps : « comprendre »…

Fort de cette écoute, riche de ces connaissances, et de leur prolongement, il est alors temps de comprendre. Au sens premier de « prendre ensemble ». Oui, prendre ensemble les fragments déjà collectés, variables selon nos trajets, en profiter pour nous y questionner dans les circonstances les plus diverses : celle d’une marche en forêt, celle d’un prompt auquel une IA vient de ]répondre[, ou à l’occasion de la rencontre d’une personne au détour d’une journée… Selon notre pantopique du moment, comprendre comment il se structure, quelles sont les problématiques ou énigmes qu’il peut soulever, principales ou non. Comprendre ce en quoi notre présente démarche doit aussi et surtout s’interroger, et à quel égard le faire qu’il s’agisse de la question de la « », des « »…
4. Quatrième temps : « se comprendre »…

Que serait toutefois comprendre sans l’élever à chaque fois où nous le pouvons à la possibilité de se comprendre ? Entendons non seulement de grandir personnellement, ce qui est certes une condition première à laquelle les trois premiers temps souhaitent apporter leur concours, mais de le faire en humanités, c’est-à-dire ensemble. En somme se comprendre au sens de la capacité à dépasser les désaccords, à atténuer les malentendus, à construire les concordes et les ententes, à bâtir les projets et surtout à vouloir le faire. Oui se comprendre par la force du dialogue, nourri de cette écoute réciproque qui prend ici toute son ampleur [nous parlions initialement de « spirale ascendante »], mêlant nos connaissances respectives, s’appuyant sur le questionnement commun et la soif de mieux en saisir la nature et les enjeux. Certes, notre époque de dissociation, d’antagonisme, d’affrontements, nous encourage fréquemment à penser qu’un tel dialogue est quelque peu illusoire. On en voudra pour preuve son piétinement quotidien sur les terrains les plus divers. Nous n’aurons hélas aucune raison de contredire un constat si accablant pour notre espèce et les sociétés qui la composent. Cependant, que l’on songe à ce qu’il adviendra de l’humanité si elle continue à renier le défi de cette compréhension mutuelle et du dialogue qu’elle requiert. Que l’on songe à ce qu’il en est déjà aujourd’hui en termes de désagrégation, de souffrances, et à ce qu’il pourrait en être, si nous ne comprenions pas ce devoir de responsabilité qui commence bel et bien par nos engagements les plus présents et les plus actuels. Ayons alors la force de croire que la réflexion, la recherche, la mise en commun, que peut susciter chaque pantopique, peuvent être en mesure d’apporter une modeste contribution à une œuvre plus générale de dialogue dans les humanités. Ce n’est pas à une entité abstraite, mais à chacun de nous de s’y employer, à l’occasion d’un débat sur les « », « », ou le « », en leurs croisements incessants, recourant entre autres à la pratique de leurs indéfinitions.
5. Cinquième temps : « communiquer »…

C’est alors, c’est alors dirons-nous « seulement », que vient le temps de communiquer. Ô bien sûr, une fois encore, dans notre possible empressement à délivrer un message, une opinion ou à partager notre humeur du moment, nous n’aurons peut-être pas attendu les 5 temps avant de nous y prêter. Cependant, à supposer que nous soyons lassés des invectives, des accusations infondées et haineuses, des violences gratuites et ordinaires, des fakes et du complotisme, pourrions-nous relativiser l’urgence et l’inanité d’une telle « communication » ? Pourrions-nous prendre le temps, ou plutôt les 5 temps afin de cheminer avec raison, bonheur et méthode, vers ces points de rencontre qui fondent la communication au sens le plus complet du terme : « mettre en commun » ? Que ces rencontres soient celles de la « », de la « », ou de la « », convions ici les infinies ressources de la philosophie, des arts, de la science, afin de rappeler leur communication à la sédimentation qu’elles nous offrent, et prenons à cœur d’y produire la nôtre…

VI - Conférence(s) pantopique(s)
« J’estime que la plus grande part des misères de l’humanité est due aux estimations erronées qu’elle fait de la valeur des choses ». Benjamin Franklin
1. Il était une fois la Conférence pantopique…

Alors que l’axe pantopique se précisait et que des outils & une méthode voyaient progressivement le jour, une réflexion a parallèlement émergé portant sur un espace qui serait approprié à son animation. Si l’esprit pantopique s’inscrivait déjà dans de nombreuses entreprises, ateliers, projets, entretiens, quel lieu imaginer en effet, entendons physique, afin d’accueillir tout le dispositif et ses possibles déclinaisons ? Ce fut ainsi que durant plusieurs décennies, la perspective d’une « Université pantopique » fut clairement avancée, débattue, suscitant bien des échanges. Celle-ci correspondait en de nombreux points à l’idée que nous nous faisions d’un cadre propice à la rencontre, à la recherche, à l’apprentissage & l’enseignement… Un lieu dont le principe incarné en tant d’endroits merveilleux en ce monde aurait eu toute raison de se matérialiser, moyennant certes les concours indispensables à un tel accomplissement.
Or voici qu’une évolution se produisit peu à peu. La réflexion sur les objectifs pantopiques suivant son cours, en particulier l’attachement à cet idéal de « tous les lieux », une perspective légèrement différente finit par se faire jour : celle de « Conférences pantopiques ». Observons tout d’abord que le terme même de « conférence » renvoie au bas latin conferentia, lui-même composé de fero : « porter » et con, « avec, ensemble ». En somme « porter ensemble » ou, dit autrement, « faire humanités ». Quoi de plus proche de nos finalités que l’idée d’une telle assemblée pensante et agissante, s’inscrivant, principe « pantopique » oblige [I], en tout lieu s’y prêtant ? Une assemblée habitée d’un projet qu’elle souhaiterait y mener à bien.
Ainsi s’est donc concrétisée le cap de la « Conférence pantopique », ou plutôt de l’infinie diversité de Conférences possibles faisant explicitement écho au principe pantopique premier : « Le centre du monde est partout et la périphérie nulle part ». Au lieu de se concentrer sur un seul lieu, aussi décisif soit-il, et sans en interdire l’établissement, chaque Conférence, et avec elle chaque participant, y seraient appelés à se retrouver au centre du monde, y animant tout ou partie des outils pantopiques dans un but identifié par une assemblée donnée.
2. Une démarche collégiale & prospective…

Si l’on songe aux formes d’une telle Conférence, il est probable que des habitués d’un tel type de rencontres, par exemple ceux des Conférences TED, s’en fassent aussitôt une idée assez juste. Au passage, nous ne pouvons que nous solidariser de telles initiatives dont il existe aujourd’hui un certain nombre de déclinaisons heureuses. Néanmoins, les Conférences pantopiques s’en distinguent en divers aspects. L’une des caractéristiques de la Conférence pantopique tient en premier lieu à la nature de son assemblée. Chaque personne y participant est – comme on l’aura désormais relevé – au centre de la Conférence. Cela s’entend très concrètement de deux manières distinctes selon qu’elle ait participé ou non à sa mise en place.
Dans le premier cas, nous supposerons une entité, une organisation, une entreprise, ayant identifié une problématique [point suivant] et désirant la mettre en œuvre. Dès lors toute personne y concourant devient la mesure de la démarche collégiale engagée. En d’autres termes, il ne s’agit plus ici de réunir de brillants orateurs, adressant un propos de qualité à une assemblée toute attentive ou subjuguée mais, en imaginant une Conférence mobilisant par exemple dix personnes dans sa préparation, que chacune d’entre elles y vienne porteuse de son récit, de ses acquis, de ses attentes, de son propre travail préparatoire susceptible d’en nourrir la conduite. Les 9 autres organisateurs graviteront ainsi autour d’elle, comme autant d’interlocuteurs probables et l’on veillera à ce que cet échange de tous vers tous y soit non seulement envisageable mais mis en œuvre.
Ajoutons dans un second cas, à savoir si la Conférence s’ouvre plus ou moins largement à des invité.es, que ce « tous vers tous » s’y étend naturellement. Dès lors le cercle de rencontres, de croisements opportuns, ne fera que s’élargir, requérant une préparation légèrement différente susceptible de l’accompagner, de l’accueillir. Le tout s’appuiera sur des productions concrètes dont le principe aura été identifié en amont, comme on le verra ci-après tant avec « l’exposition » que le « livrable ».
3. Déterminer une problématique, puis la décliner…

Au-delà de son assemblée, un autre élément constitue un pilier majeur de toute Conférence pantopique : sa problématique. Une Conférence vise à répondre, à sa manière, diversement innovante, à une ou plusieurs questions que les organisateurs auront pris soin de faire naître et de débattre en amont, non seulement quant à son bien-fondé, mais également et tout autant sa formulation. À titre illustré, la formulation de la première Conférence pantopique aura été : « Quelle éducation pour quel être humain à l’heure de l’IA ? » Ce triptyque qui, comme il apparaît, est au cœur du projet pantopique, aura permis de constituer par étapes une assemblée apte à en éclairer diverses facettes. Des lignes s’y seront dessinées, des ateliers y auront pris formes dont le fil directeur aura ainsi été posé collégialement.
En s’organisant autour de la grille des 7 variables et 52 repères, en donnant lieu à la consolidation de multiples pantopiques, chaque Conférence est vouée à renforcer la panoplie de notre questionnement ainsi que la production d’indéfinitions [III] permettant d’élargir notre point de vue & notre compréhension mutuelle. Les Conférences pantopiques souhaitent ainsi contribuer à une autre manière de « porter ensemble » le projet humain, de « faire humanités », d’œuvrer à une « croissance culturelle de l’humanité » [II]. Quelle que soit dès lors la problématique formulée, celle-ci méritera à être pensée en résonnance avec d’autres lieux où elle pourrait être également amenée à se poser, tout en suscitant une assemblée, une dynamique différentes et pourtant contributives aux mêmes objectifs.
4. Un espace-temps de rencontres, de découvertes, d’exposition… le tout en 5 temps

La problématique déterminée, sa mise en application s’agencera autour de la structure des 5 temps, constituant un schéma commun à toute Conférence pantopique. Schéma qui loin d’être réducteur, invitera bien au contraire à toutes sortes de créativité [VII] tant de formes que de fond.
S’il n’est plus nécessaire de revenir sur les 5 temps eux-mêmes [V], précisons ici leur enchaînement au sein de la Conférence envisagée.
Avec le temps de l’écoute se présente l’occasion d’inviter à une pause, à suspendre opinions & jugements, à ouvrir des approches différenciées de la problématique introduite, ou plus concrètement d’une ou plusieurs de ses illustrations.
Exemple : Conservant l’exemple de la première Conférence pantopique et en rappelant la problématique : Quelle éducation pour quel être humain à l’heure de l’IA ? , nous aurons choisi d’y développer la ligne suivante : « Lorsqu’on nous dit « éducation », à qui pensons-nous ? » De Confucius à Comenius, de Grundtvig à Montessori, de la figure d’un enseignant à celle d’un parent qui nous ont marqués pour la vie [tout ceci étant incarné par les participants assemblés], comment nous enrichir de cette pluralité ? En quoi ces profils se rejoignent-ils, se distinguent-ils ? Comment y puiser une première base d’avis, de réflexions, de projets ?...
Avec le temps de la connaissance, voici une opportunité de mettre en relief des savoirs auxquels on n’accordait peut-être pas toute l’attention qu’ils méritent, ou dont le rappel pourrait permettre de consolider le répertoire, nourri de multiples apports.
Exemple : Revenant à notre illustration, nous y aurons pointé « les savoirs éducatifs du XXIe siècle », en prenant soin de les mettre en rapport avec les différentes facettes de l’intelligence pantopique [IV]. Quels savoirs mobiliser dans la relation au corps, aux émotions, à l’esprit ?
Avec le troisième temps, celui de la compréhension, et plus particulièrement du questionnement qu’elle sollicite, ce sont des interrogations parfois inédites, parfois dérangeantes, souvent inattendues, qui peuvent amener à ouvrir des portes, à tracer de nouvelles lignes.
Exemple : Compte-tenu de la problématique posée par cette première Conférence, il aura semblé naturel d’interroger « comment l’IA est appelée à transformer l’éducation », que ce soit dans le rapport à l’apprentissage, à l’enseignement ou encore à l’espace pédagogique. Une avalanche de questions s’y sera bien entendu invitée relative à la relation au pouvoir, à l’éthique, à la société, au travail, au jeu…
Il en ira pareillement du temps de la compréhension mutuelle où des axes de débats, plus ou moins animés, peuvent donner lieu à des avancées au regard de la problématique sélectionnée.
Exemple : Profitant de l’extrême richesse du champ éducatif, nous aurons pris appui sur le levier des indéfinitions afin d’approcher un lexique vivant ouvrant à quantité de discussions croisées. Autant de termes susceptibles de renforcer la réflexion de chacun, et des échanges fructueux au sein de l’assemblée…
Enfin le temps de la communication permettra de resituer cette activité dans un cadre réfléchi, philosophique, journalistique, artistique… échappant autant que possible à l’enfermement de l’immédiateté a fortiori du fake.
Exemple : Quoi de plus stimulant pour notre première Conférence que d’y avoir invité chaque participant à étendre cette communication à toutes sortes de « Messages aux générations futures… » ? Poèmes, slams, charte, citations… liberté de propos et de projection garantie.
Si l’on rappelle ici la visée du « tous pour tous », on imaginera aisément le faisceau des possibles interactions stimulées par l’animation des cinq temps. C’est alors qu’une autre dimension s’y est progressivement glissée qui prend forme d’un possible espace d’exposition. Conçues comme des lieux à part entière, les Conférences pantopiques ou tout du moins un certain nombre d’entre elles peuvent être en effet envisagées comme un cadre propice à des installations singulières enclines à nourrir la conduite même de la Conférence ou à y animer des formes diverses de participation. Que ses contenus soient pensés et produits en amont, ou qu’ils émergent au cours de la Conférence elle-même, ceux-ci sont appelés à exploiter toutes sortes de matériaux [graphiques, sonores, audiovisuels, textuels… numériques ou non]. Ils peuvent en outre suivre une évolution progressive dans le cadre de Conférences successives, témoignant de l’évolution d’une assemblée, de ses progrès constants.
Exemple : En ce sens que la première Conférence pantopique s’est inscrite au terme du cycle des « Dialogues du 21 », mais aussi dans le cadre du programme de « Culture générale » enclenché, elle aura disposé de l’ensemble des productions réalisées au fil des années. Une exposition en résultait inévitablement constituée de posters, de sceaux du patrimoine, de fresques, de quelques films… mais aussi de vidéos & de podcasts. Le tout y aura été agencé afin de favoriser une communication plurielle portant sur le thème éducatif.
5. Un témoign’âge pour chaque Conférence…

Soulignons enfin que toute Conférence pantopique s’incarnant dans sa propre histoire, s’exprimera à travers un « témoign’âge » spécifique. Ce témoign’âge en constituera le legs, un témoin dans les âges, à partir desquels des lignes de rencontres futures, de relais avec des Conférences ultérieures [ou antérieures], auront pu se dessiner. Ainsi qu’on l’aura précédemment entrevu, les matériaux d’une exposition auront pu directement ou indirectement y contribuer. Mais plus largement, chaque Conférence est invitée à réfléchir à la forme dynamique, créative, de son rendu susceptible d’être partagé, accueilli, voire prolongé par d’autres publics. Qu’il s’agisse alors d’une pièce de théâtre, d’un récit conté, de la création d’un poster, d’une émission télévisée, d’un jeu vidéo ou pourquoi pas de l’élaboration d’un langage, parmi quantité d’autres possibles, le format choisi sera le bon, en ce sens qu’il correspondra au collège des individualités & talents assemblés. C’est par la découverte de toutes ces réalisations, par leur partage et leur fécondation réciproque, c’est encore et bien sûr par leur constant renouvellement, que de nombreuses Conférences participeront ainsi à ce plus vaste collège des humanités, œuvrant à sa quête perpétuelle de sens.
Exemple : Le choix de témoign’âge effectué avec la première Conférence pantopique aura été celui d’une narration audiovisuelle s’accomplissant en partie en amont et pour l’essentiel durant la Conférence elle-même. Une scénarisation assez poussée, mais surtout une place à toutes sortes d’imprévus & de spontanéité, en auront conjointement porté la réalisation.

…À vous de jouer !
Il semblait opportun, à propos du témoign’âge des conférences, d’introduire la possibilité d’exploiter l’un des outils pantopiques, peut-être chronologiquement le premier d’entre eux : l’écriture UNIDEO. Visant à une représentation idéographique de tout concept, objet, phénomène, UNIDEO fait appel à 45 clés, leurs dérivés et leur combinatoire. Or quoi de plus ludique dans ce voyage à la rencontre du monde, de sa richesse culturelle et symbolique, que d’avoir recours – à supposer que nous le souhaitions – à un système proposant d’en revisiter l’expression, les correspondances illimitées [voir en particulier l’histoire du « fil d’amour »], de les scruter sous un angle différent, les réinventer sensiblement ? C’est ainsi qu’un jeu conceptuel UNIDEO se place à la disposition des conférences qui aimeraient en mobiliser les ressources et, qui sait, les faire évoluer en songeant aux détours parmi les plus inattendus…

VII - Avec un Carnet pantopique
« La vie est un mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre. » - Gandhi
1. Un compagnon pour la vie…

Tandis que nous débutions ce Manifeste, nous appelions à imaginer une relation libre à l’ensemble des savoirs du monde. Nous y partagions l’idée de nous retrouver en leur centre, afin d’y établir « correspondances, passerelles, espaces de questionnement ». Ainsi introduite, cette idée aura emprunté diverses voies pour s’exprimer lesquelles, en attente d’être complétées, précisées dans des versions ultérieures, trouvent à présent leur convergence dans un dernier volet : le « Carnet pantopique ». Quoi de mieux en effet que de nous projeter à ce stade conclusif, vers l’invitation à expérimenter soi-même le projet pantopique, entendons dans sa continuité et sa mise en œuvre personnelle ? De quelle manière ? Disons de trois façons.
Tout d’abord en gardant traces de notre propre aventure pantopique, mettant à profit la navigation que nous avons évoquée. Mais aussi en inscrivant notre cheminement actualisé dans la ou plutôt les Conférences pantopiques [VI] telles qu’elles sont appelées non seulement à se succéder mais comme on l’aura dit à instaurer un dialogue continu, renouvelé d’un lieu à l’autre. Enfin en articulant l’ensemble des interactions que nous aurons considéré bénéfiques à notre propre parcours de vie. Nous développerons ci-après chacun de ces aspects.
Toutefois insistons auparavant sur le fait que loin de relever d’une forme définitive ou d’un support préétabli, matériel ou immatériel, loin de procéder d’un remplissage y retenant des évaluations ou des notations attendues ou préconçues, un tel carnet se conçoit à l’image de chacun, de chacune. Le Carnet est à imaginer en quelque sorte comme un « compagnon de vie » auprès duquel se consolide une notion maintes fois abordée : celle de « rencontre ». Quoi de plus fort à ce stade de nos développements que d’imaginer en effet une relation à la vie, entendons aux autres, au monde & à soi, portée par une interconnexion souple, naturelle, respirante ? Idée non pas de forcer les voies d’un registre comptable, mais proprement « d’accompagner » notre chemin heuristique. Un carnet de rencontres venant se nourrir mutuellement, au fil des découvertes que nous réserve la Vie.
2. Un journal de « culture générale »… tout au long de la vie

La vie est une forme d’agenda sur lequel viennent se fixer des rendez-vous ou des imprévus, des événements, des situations qui contribueront à faire de nous ce que nous devenons. Des traces en restent, en restent toujours que nous gardons plus ou moins précieusement, entre moments ordinaires ou héroïques, souvenirs insolites ou traumatisants. Il est alors plusieurs manières d’en considérer la conservation, volontaire ou non. Nos temps de l’enregistrement numérique, souvent à notre insu, nous ont appris que des pouvoirs marchands ou politiques y trouvent désormais matière à nous « suivre » [ou précéder ?] dans notre traversée de l’existence. Devançant nos achats, ou les suscitant, analysant nos comportements ou nos secrets les plus intimes, la vision d’un Big Brother devenu réalité en bien des aspects plane sur ce fichage dont la relation à la liberté questionne l’épouvante ou pour certains le bien-fondé. Un autre archivage plus aléatoire s’opère au gré des individus, selon que nous tenions un journal de nos péripéties selon que nous disposions d’une mémoire visuelle, sonore… olfactive, journal que d’aucuns moqueront et d’autres envieront.
Nous proposons ici une autre forme d’accompagnement avec le Carnet pantopique, aidant à constituer progressivement une assemblée de repères, à les discuter [via par exemple les indéfinitions, dans leurs évolutions mêmes], à les confronter occasionnellement à ceux d’autrui. Une sorte de journal de « culture générale » suivant, à notre rythme, l’agenda de la vie. Intérêt ? À chacun de le mesurer. Peut-être en premier lieu, tisser une étoffe lente et solide de notre relation à la complexité du monde ? Y relever lorsque cela nous semble fécond, une citation ? Y décrire succinctement – ou pas – une rencontre ? Constituer un lexique personnel ? etc. Il s’agit là d’asseoir avec le Carnet pantopique une dynamique en phase avec le projet même de la Pantopie : celui non seulement d’accueillir la pluralité des lieux dans le temps de la vie, mais d’en articuler le questionnement et, qui sait, d’en extraire quelque signification utile à nos trajectoires.
3. Un outil actualisé… de suivi de la Conférence pantopique

Certaines personnes n’ont jamais varié dans leur définition des choses ou des mots, dans leur considération de certaines « vérités », ou dans les « certitudes » qu’elles ont acquises au cours de l’existence – ou dont elles ont hérité. Oui, certaines vies sont bien calées, ou en tout cas elles aiment à nous en assurer ou s’en (r)assurer elles-mêmes. Et s’il est tout lieu de respecter profondément cette stabilité, qu’elle soit réelle ou déclarative, il sera plus usuel de constater des évolutions sensibles au cours de la Vie. Constater que ce qui nous paraissait hier essentiel, a perdu un peu de sa superbe. Que nous avons cheminé à travers expériences, épreuves, rencontres et qu’avec elles se sont enchaînées bien des modifications de compréhension, de signification, parfois de jugement. Une fois encore, parmi les éléments les plus illustratifs de cette évolution, figurent les indéfinitions, et le renouvellement constant de nos significations. En des termes anciens et pourtant assez actuels, cet auteur ne déclarait-il pas :
« Lorsque j'apprends le mot « amour » et celui « mer », sans avoir éprouvé l'un ni vu l'autre, je leur adapte à chacun un groupe d'idées, formé par conjectures, qui ne peut manquer de différer de la réalité. Lorsque ensuite j'ai ressenti l'amour et vu la mer, j'assemble sous ces mots une foule de perceptions réellement éprouvées ; mais je ne suis pas du tout sûr qu'elles soient exactement les mêmes que celles éprouvées par celui qui m'a appris ces mots ; enfin, ni moi ni celui-là même qui m'a enseigné l'usage de ces mots ne sommes sûrs qu'au bout d'un certain temps ils réveillent en nous les mêmes perceptions, et avec les mêmes accessoires ; ou plutôt nous sommes certains que l'âge, les circonstances, les événements les ont nécessairement altérées… »5
Voilà bien des avertissements qui devraient nous alerter tandis que va le chemin naturel de toute existence. Ne serait-ce pas alors, ainsi que la tenue de l’agenda y conviait précédemment, l’une des missions les plus fécondes du Carnet que de pointer cette transformation ? L’un de ses atouts ne se trouverait-il pas effectivement dans cette actualisation de notre « Culture générale » ? Où l’on observerait sur un savoir donné, qu’il soit celui d’une recette de cuisine ayant capté notre attention dans ses variations, ou d’une sagesse traditionnelle que nous avions jadis entrevue et dont nous avons aujourd’hui le temps d’approfondir la découverte, que cette actualisation étend progressivement le regard que nous portons sur les choses, les événements et les êtres. Serait-il alors abusif d’imaginer en ce registre des hypothèses qui conduit notre propos, que le Carnet puisse suivre durablement le fil non plus d’une mais d’un ensemble conséquent de Conférences pantopiques, en y glanant çà et là des points d’extension de ce regard ?...
4. Parce que tout est en relations…

Où il nous sera sans doute venu à l’esprit que le Carnet pantopique ne saurait mener à une forme de saisie mécanique, obligée. Qu’il ne saurait davantage consister en un journal plus ou moins figé dans le temps, sédimentant ses découvertes, où le passé serait exclusivement le passé, et ce qui a été dit, serait conservé dans son écrin selon un axe linéaire et cumulatif. Tout au contraire, il nous faut envisager le Carnet pantopique comme une assemblée de repères figurant en cercle permanent autour de soi. Idée que chaque nouvel élément puisse dialoguer à tout moment avec quantité d’autres. Ainsi qu’on le dira dans le dernier point en insistant sur sa créativité, qu’il soit sous un format numérique ou non, le principe est de profiter d’un tissage permanent des savoirs afin de faire naître et grandir notre désir de connaissance, de compréhension mutuelle. On imaginera alors aisément comment des cartes mentales [III] portant initialement sur tel ou tel thème, en relation aux sciences, aux sports, aux spiritualités, pourront progressivement se compléter par renvois à des chroniques, à des profils, ou encore à un questionnement social ou moral sur le rapport au progrès, etc.
Comment mieux entrevoir le principe de ces interrelations qu’en nous représentant la conduite d’un jeu à tout jamais inachevé ? Un jeu nous projetant dans une dynamique évolutive, empruntant des bretelles inattendues, créant des carrefours d’échanges entre pantopiques… Autant d’éléments particulièrement appréciés de notre carnet. Oui, un jeu nous conviant à une dernière mention de la Pantopie : son appel à la créativité…
5. Place à la créativité…

Il pourra paraître à certains quelque peu paradoxal qu’un tel propos consacré à notre relation aux savoirs du monde, à leur découverte, à leur respect, puisse finalement aboutir à mettre en avant un souhait de créativité destiné à s’exprimer à travers notre Carnet pantopique. Pourtant, que l’on y songe à deux fois, tant cette voie y est bien au contraire privilégiée. Nous y demanderons-nous globalement : quels concepts nous manquent-ils pour dire le monde ? Quels savoirs sont-ils en voie d’être révélés qui viendront éclairer des pans entiers de la connaissance future ? Et nous y demanderons pareillement, à titre plus humble : quelle représentation originale donner de telle ou telle découverte que je viens de faire ? Comment y déployer des cartes mentales reflétant ma propre vision des choses ?... En vérité, le « Carnet pantopique » pourra être amené à prendre les formes les plus éclectiques, qu’elles soient manuscrites, numériques, plus largement graphiques [croquis, schémas…], ou bien sonores, audiovisuelles… ou plus vraisemblablement un croisement de tout cela. La manière de le composer est ainsi partie prenante de sa raison d’être, encline à faire l’objet d’une évolution sur le trajet de vie et, qui sait, à s’amuser à y trouver d’autres compagnons susceptibles d’en prolonger le dialogue…
… Un Jeu des Perles de vie
« S’amuser » disions-nous ici ? Oui, voilà bien une invitation déjà partagée et avec laquelle nous aimerions clore ce Manifeste : celle précisément du jeu, et plus particulièrement d’un jeu que nous dirons des « perles de vie ». Idée que nous puissions entrer dans ce dialogue, cette diversité de récits possibles, et plus encore leur croisement fécond, en considérant que nous sommes porteurs, porteuses de ces perles de vie qui ne se résument pas à un métier, une passion, une appartenance politique ou religieuse, un réseau d’amis ou une histoire toute ficelée… mais à un entrelacs bien plus complexe de tout cela et bien plus encore. Idée de nous représenter l’infinie pluralité de ces perles, plus ou moins importantes, plus ou moins actives, qui nous constituent et continueront de nous constituer, cela par-delà même notre vie terrestre. Oui, témoign’âges multiples de cette complexité qui nous habite, nous relie, en tant qu’enfant, mais aussi pour certains parent, en tant qu’être marchant, dansant, rêvant, appréciant ceci et découvrant cela… Une infinité de perles qui s’assemblent en nous, et entrent en mouvement, en jeu, dans l’interaction possible avec autrui. Ainsi donc, que diriez-vous dans le déploiement des Conférences pantopiques, d’y animer ce « jeu des perles de vie », tout en explorant - créativement insistions-nous - ses innombrables mises en œuvre ?
Epilogue
Pour conclure le Manifeste pantopique, nous choisirons la force d’une image simple. Une image enchaînant les 5 temps pantopiques…

… Tout commence par une graine chutant dans un sol nu. Ce n’est pas encore un arbre, ni même une promesse d’arbre. Il n’y a que le silence de la terre, et cette graine, qui tombe. C’est le temps 1 : écouter. Écouter, c’est accueillir le monde tel qu’il est, vaste, complexe. Écouter, c’est s’ouvrir sans précipitation, se laisser traverser par les idées, les récits, les expériences des autres. Ne pas en préjuger hâtivement. Dans un monde saturé de discours, d’avis, de commentaires, écouter devient un acte rare et précieux. Mais aussi la condition de toute liberté car sans cette écoute initiale, aucun apprentissage ne peut germer.

La graine désormais enfouie dans la terre amorce un mouvement invisible : elle déploie ses racines. Elle puise, elle absorbe, elle intègre. Son potentiel devient réalité. Une énergie la transforme. C’est le temps 2 : connaitre. Connaître, c’est acquérir des savoirs, explorer des faits, nourrir son esprit critique de découvertes multiples. Comme les racines d’une plante, la connaissance se propage dans toutes les directions, cherchant à donner sens et stabilité. À l’heure de l’intelligence artificielle et des mutations technologiques, chercher à connaître est un rempart contre la désinformation et un socle pour penser par soi-même.

Puis voici qu’un jour, imperceptiblement, une première tige perce la surface. Elle est fragile, certes, pourtant elle se dresse. C’est le temps 3 : comprendre. Comprendre en reliant les savoirs entre eux, discerner ce qui y est essentiel, s’interroger, oui s’interroger sur ce que l’on apprend. Car la petite pousse ne grandit pas seule ; elle réagit au vent, au soleil, à l’eau. Comprendre, étymologiquement « prendre avec ». En vérité, comprendre suppose d’interagir, de questionner, d’examiner ses propres biais. Ce n’est qu’en les questionnant que l’on donne une véritable profondeur à nos connaissances.

Et la pousse grandit devenant un arbre robuste. Son tronc, d’abord frêle, se fortifie, sa ramure s’étend. Cet arbre, c’est celui de tout individu qui a appris à se penser lui-même. C’est le temps 4 : se comprendre. Se comprendre, c’est donner du sens aux apprentissages, mais aussi accepter les zones d’incertitude, reconnaître la part d’indéfinissable dans les mots et les concepts, venant de toutes parts. Dans un monde en crise, où tout semble mouvant, savoir se comprendre, accueillir l’altérité, la diversité des mondes, est essentiel pour ne pas s’y perdre ou s’y heurter. Cela demande un dialogue, une constante mise en perspective, de soi et du réel.

Enfin, voici cet arbre qui découvre ou confirme qu’il n’est pas seul. D’autres arbres l’entourent, formant une forêt où chaque élément communique. C’est le temps 5 : communiquer. Dans une société en pleine mutation, l’isolement intellectuel est un péril. Transmettre & échanger par les langues, les arts, la philosophie, les médias, permet d’affiner nos idées et nous y enrichir mutuellement. Une forêt est un écosystème où chaque arbre trouve sa place tout en contribuant à l’équilibre de l’ensemble. Et il en va de même de la culture générale : elle n’est pas un savoir solitaire, mais une construction collective, un réseau vivant de pensées qui s’entrelacent.
À l’heure de grands défis, environnementaux, géopolitiques ou socio-économiques, à l’heure des bouleversements qu’entraînent les technologies et en particulier l’IA, cette métaphore de la graine devenue forêt illustre le chemin nécessaire à l’acquisition d’une relation au monde, aux autres, à soi. Écouter, connaître, comprendre, se comprendre et communiquer n’y sont pas alors de simples étapes : ces cinq temps forment un cycle vivant, un processus d’esprit certes, mais aussi de corps & d’émotions, une invitation à entreprendre la Vie avec exigence, humilité et confiance.
1. en 2014 – dans un entretien à Médiapart
2. ce que l’esprit humain a fait ? » - Paul Valéry (Le bilan de l’intelligence – 1935)
3. Tous deux en partenariat de production avec l’Ecole Sup’de Com
4. Le bilan de l’intelligence – 1935
5. Destutt de Tracy - Mémoire sur la faculté de penser –1796
Ce Manifeste a été finalisé durant l’été 2025 par Eric, à Bordeaux – France ©