La Pantopie

… parce que « le centre du monde est partout et la périphérie nulle part »

Cinq variables principales contribuent à faire de ce monde ce qu’il est aujourd’hui, renvoyant à une infinie diversité de situations collectives et individuelles.

Tout d’abord le couple économie et socio-politique reflète la manière dont nous avons cheminé, les principes et valeurs que nous y avons instaurés ou combattus, mais aussi la façon dont nous nous projetons vers les temps à venir en fonction des priorités que nous avons élues ou que nous subissons. Des oligarchies aux démocraties participatives, des systèmes capitalistiques à l’économie sociale, une mosaïque de sociétés, de nations, d’acteurs de taille et de statuts divers, publics et privés, s’est ainsi mise en place plus ou moins renouvelée ou renouvelable. Mosaïque dont l’histoire complexe est faite d’alliances, de rivalités ou d’affrontements provisoires ou durables qu’ils soient financiers, médiatiques, territoriaux…

Un troisième facteur intervient constamment dans ce jeu planétaire : les systèmes religieux et philosophiques, ou plus exactement les personnes et institutions qui les incarnent et les interprètent. Des religions d’état à la laïcité, des tentations intégristes aux communautés confessionnelles, leur influence en bien des domaines, leur manière de répondre aux mystères de la vie et à ses choix existentiels, leur conception de l’œuvre éducative, ainsi que leur pluralité porteuse de vérités plus ou moins conciliables, prennent une part majeure dans l’état actuel du monde.

À cette trilogie déterminante, une quatrième variable se rappelle avec force et urgence : l’environnement. Si contre toute raison, celui-ci aura longtemps pu paraître « secondaire » à qui prétendait s’en abstraire, voici qu’il s’invite dans toute la variété de ses causes et conséquences. Réchauffement climatique, catastrophes dites « naturelles », pollutions en tous genres, gestion des déchets, guerres de l’eau, accès à l’énergie, épuisement des ressources, extinction des espèces… autant de problématiques qui interviennent sur les équilibres contemporains et futurs, dépassant et de loin les ajustements particuliers tout en renvoyant l’espèce humaine à son destin commun. Du déni à la course en avant, de l’analyse à la nécessité de mener des actions réfléchies, se déclinent des approches différenciées voire antagonistes, conditionnées par les bénéfices à en attendre à court, moyen ou long terme.

Enfin une cinquième et ultime composante propre à nos temps bouscule une grande partie de ce que nous venons d’énoncer, une variable en phase avec l’histoire ininterrompue des techniques et sciences et de nos modes de communication : le numérique. En quelques décennies, le numérique a en effet revisité une part croissante des cadres et fondements économiques, politiques, psychosociaux, éducatifs, médiatiques… tout en impulsant leur profonde mutation. Si la communication y a connu un bouleversement d’une ampleur inédite, il est peu de dire que bien d’autres secteurs lui ont emboîté le pas modifiant la manière dont nous concevons le monde et ses interactions. De l’intelligence artificielle à l’archivage exhaustif, de la cyberguerre à l’art digital, du commerce mobile à la cité (dite) « intelligente », chaque avancée densifie l’emprise du numérique. De nouveaux et puissants acteurs y ont vu le jour s’associant ou se substituant à leurs prédécesseurs, dans un contexte économique et politique sensiblement redistribué.

En définitive, qui que nous soyons, où que nous nous trouvions, nous voici donc à des degrés divers au rendez-vous de ces cinq variables, admettant ou refusant leurs influences idéologiques et/ou identitaires. Les conditions les plus hétérogènes nous distribuent ainsi sur un vaste échiquier local et planétaire auquel chaque acte ou pensée, chaque jugement, chaque déplacement, chaque achat, apporte sa contribution. La complexité du genre humain et de ses modes de fonctionnement et de dysfonctionnement en atteste et les actualités ne manquent pas bien entendu de nous le rappeler en continu. Tous les critères qui nous définissent s’y rejoignent en effet, parmi lesquels nous retiendrons :

en matière socio-politique

  • Notre inscription dans une société donnée, au gré de ses distinctions, peuples, ethnies, mais aussi classes sociales, castes… et de leurs relations plus ou moins harmonieuses ou conflictuelles,
  • Notre rapport à l’humain et à l’humanité, à l’idée que nous nous en faisons,
  • Notre considération du genre, avec toutes les conséquences qui l’accompagnent en matière de respect, de droits, ou de leur déni,
  • Notre relation à la famille, à l’union conjugale, à la parenté, ainsi qu’à la place qu’elles tiennent dans nos équilibres ou déséquilibres,
  • Notre participation à la chose politique au gré des systèmes de gouvernement et de représentation ou de leur mise en cause, incluant la considération des relations internationales et la question des frontières,
  • Notre relation à la justice, au traitement des injustices et à la définition qu’on en donne,
  • Notre rapport à la sécurité et à l’insécurité,
  • Notre considération de la guerre et de la paix, et de la contribution que nous y apportons ou non dans nos actes et pensées…

en matière d’activités et d’économie

  • Notre niveau de vie allant de l’extrême pauvreté au luxe le plus ostentatoire, en passant par de multiples degré de confort ou d’inconfort,
  • Nos activités rémunérées, plus ou moins diverses, durables ou légales, renvoyant à la palette des métiers et à la satisfaction qu’ils procurent ou non, ainsi qu’à la nature des organisations, de leur responsabilité et de leur éthique,
  • Notre idée du commerce, de l’achat, de sa nature, de leurs implications,
  • Notre relation à l’argent, à son acquisition, sa possession, ses usages, son partage,
  • L’idée que nous nous faisons de la distraction, de la festivité, du jeu, du sport, et de leurs modalités d’être…

en matière spirituelle ou philosophique

  • Notre relation à la croyance ou à l’incroyance, dans la diversité des possibles et de leurs mises en œuvre constante ou occasionnelle,
  • Notre niveau d’éducation, incluant la capacité d’analyse et de jugement, et leur considération par les systèmes établis,
  • Notre attachement culturel renvoyant à l’expression des us et coutumes, et à leur renouvellement,
  • Notre relation à la signification (signes, symboles) et à la place qu’elle occupe dans notre vision du monde,
  • Notre relation aux arts, à la créativité, à la position des artistes dans la société,
  • Notre considération des sciences, et de leur contribution à la transformation du monde,
  • Notre idée du temps, de sa fixation, de sa valeur…

en matière environnementale

  • Notre considération de l’univers et de la place que nous y tenons,
  • Notre considération de la terre, de ce que nous lui devons,
  • Notre respect de la vie, de l’âge, de la mort, des équilibres qui les sous-tendent,
  • Notre considération de la matière, de ses ressources, de leur exploitation,
  • Notre relation aux espèces vivantes, au respect que nous leur devons,
  • Notre accès à l’alimentation, de son impossibilité à son abondance voire à son gaspillage,
  • Notre état de santé et d’hygiène, renvoyant à la prise en charge de la maladie et du soin,
  • Notre accès au logement, à sa sécurité, à sa continuité,
  • Notre usage de l’énergie, notre considération de son renouvellement,
  • Nos modes de déplacement, réfléchis ou non, libres ou contrôlés,
  • Notre considération des objets, de leur durée de vie, des déchets qu’ils occasionnent…

en matière numérique et communicationnelle

  • Notre idée de la communication, de sa place dans les équilibres de la vie,
  • Notre pratique des langages verbaux et non verbaux,
  • Notre expression des sentiments et émotions, selon les codes personnels ou sociaux,
  • Notre accès à l’information plus ou moins objective et contradictoire, liée à la liberté ou à la restriction d’expression, ainsi qu’à la place et au rôle des médias,
  • Notre considération des moyens numériques, de leurs impacts, de leurs prolongements, de leurs présents et futurs usages…

Cet ensemble de critères constitue la toile de fond de l’approche pantopique et nous y avons choisi un élément pour renvoyer à tous les autres : la culture, les cultures. C’est pourquoi nous y convions des fragments du monde que nous proposons de repérer en fonction de trois dimensions : thématique, spatiale (liée aux continents et aux nations) et temporelle. Un certain nombre d’outils, de grilles, de langages, de projets, les mobilisent dans tout leur souhait de développement continu. Cette priorité accordée à la culture se matérialise dans un appel à une « croissance culturelle de l’humanité », elle-même illustrée par l’idée de tracer ensemble des Routes interculturelles. Enfin une journée annuelle, le 21 mai, journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement, en constitue un jalon essentiel et périodique afin d’en partager le cheminement.

Tout le projet pantopique tient ainsi dans une invitation à penser et agir en meilleure conscience des innombrables défis de nos temps, de leurs fréquentes contradictions, de leur devoir d’apaisement, mais aussi et surtout dans une dynamique d’innovation et de transversalité inédite. Créer de nouveaux concepts, diffuser des initiatives fructueuses, questionner les voies du progrès, enrichir les formes du dialogue, valoriser les voies du partage… autant de leviers possibles pour être à la hauteur du rendez-vous de l’humanité avec elle-même. Un rendez-vous de dignité universelle, de respect mutuel et de paix. Une utopie, un « non-lieu » (étym.) ? Disons plutôt une pantopie, une entreprise de « tous les lieux », à commencer par le nôtre, car « le centre du monde est partout, et la périphérie nulle part ».

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