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Moi, l’autre, le monde

Au regard de l’indéfinition proposée du « problème », il apparaît alors que nous demander « Où est le problème (humain) ? » suppose que nous déterminions préalablement ce qu’est l’humain, et en quoi la notion de problème est en grande partie indissociable de son histoire personnelle, et collective. C’est ici qu’un premier triptyque se fait jour : moi, l’autre/les autres (en particulier au sein de communautés, de sociétés), le monde…

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Moi, ou le problème comme expérience singulière…

Pour chaque moi, un problème commence souvent par une expérience personnelle : quelque chose que je ne comprends pas, que je redoute peut-être, mais aussi que je ressens, voire que je désire, ou encore que je cherche à accomplir ou qui vient perturber le cours de mon existence. Ce problème peut concerner mon corps, ma santé, mes relations, mes choix, mes connaissances, mon travail, mes croyances, mes émotions ou mon avenir. Ainsi, à cette échelle, le problème possède-t-il une dimension irréductiblement singulière : ce qui constitue un problème pour moi peut ne pas en être un pour quelqu’un d’autre [et donc réciproquement], et ce que je considère comme une évidence, en particulier à résoudre, peut être profondément inaccessible à ce qu’un autre perçoit, éprouve. Par ailleurs, mon problème dépend aussi de ce que je sais, de ce que j’ai vécu, de ce que j’espère ou suis capable d’imaginer. Ce qui m’apparaît comme un voire LE problème peut n’être alors qu’une partie du problème, ou résulter de la place particulière que j’occupe dans une situation.

L’autre, les autres, ou le problème comme relation…

Le problème change de nature dès lors qu’il ne concerne plus seulement chaque « moi », mais qu’il inclut l’autre, a fortiori les autres. Nous vivons en effet rarement séparés : nous appartenons à des familles, des groupes, des communautés, des sociétés, des institutions, des cultures, des générations, des peuples et des réseaux qui influencent et souvent déterminent nos manières de vivre et de penser. Un problème devient alors relationnel. Il peut naître d’une différence, d’un désaccord, d’une incompréhension, d’une concurrence, d’une domination, d’une exclusion, d’une injustice, etc. Mais il peut également apparaître parce que plusieurs personnes cherchent à construire ensemble quelque chose qu’aucune ne pourrait accomplir seule. À cette deuxième échelle, une précision s’impose : quelles sont les limites du « nous » impliqué dans ce problème ? Qui est inclus dans ce « nous » et qui en est exclu ? Qui peut parler en son nom ? Qui décide, qui bénéficie, qui en supporte les conséquences ? Le problème humain n’est plus alors seulement ce que chacun éprouve individuellement, mais ce qui se produit entre les personnes et au sein des collectifs qu’elles constituent. Le comprendre suppose de tenir ensemble les expériences singulières et les structures collectives qui les rendent possibles, les limitent ou les transforment.

Le monde, ou le problème comme interdépendance…

Enfin, à une échelle plus vaste encore, le problème humain apparaît comme une question concernant le monde que nous partageons, ou sommes supposés partager. Les frontières entre les individus, les communautés et les sociétés ne sauraient en effet limiter ou masquer les phénomènes plus généraux qui nous affectent. Les circulations humaines, les échanges économiques, les transformations environnementales, les technologies, les informations, les conflits, les épidémies, les ressources ou les bouleversements climatiques mettent en relation des espaces et des populations qui peuvent être très éloignés les uns des autres. Un acte accompli quelque part peut produire des effets ailleurs. Une décision prise aujourd’hui peut engager des personnes qui ne sont pas encore nées. Une manière locale de produire, de consommer ou de communiquer peut participer à des transformations de portée mondiale. Le problème humain devient alors un problème d’interdépendance : comment penser ensemble des réalités qui ne se trouvent ni au même endroit, ni au même moment, ni à la même échelle ? Comment considérer enfin cette interdépendance lorsqu’une série d’engagements ou d’attachements plus locaux, a fortiori un narratif rejetant les autres en « périphérie » d’un nous centralisé, nous amène à ne pas inclure le monde dans notre considération dudit problème, mais une partie seulement dont nous revendiquons la dignité exclusive ?