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Notre temps

Un entrelacement de problèmes, la « Grande impasse » ?

L’épopée humaine ne ressemble pas à une progression régulière vers un monde toujours meilleur. Elle est faite d’avancées, de reculs, de bifurcations, de découvertes, de catastrophes, de réussites et d’échecs. Les êtres humains ont inventé d’innombrables manières de répondre aux difficultés auxquelles ils étaient confrontés. Ils ont créé des outils, des institutions, des connaissances, des systèmes politiques, des organisations économiques, des religions, des techniques et des formes de coopération qui ont profondément transformé leurs conditions d’existence. Toutefois chacune de ces transformations a également produit de nouvelles contraintes et de nouveaux problèmes. Certaines décisions ont permis de résoudre une difficulté immédiate tout en créant des conséquences que leurs auteurs ne pouvaient pas, et parfois ne voulaient pas prévoir. Certaines possibilités n’ont pas été choisies. D’autres ont été refusées. D’autres encore n’ont même pas été envisagées. C’est dans cet entrelacement des choix, des non-choix, des décisions, des indécisions et parfois des refus de décider que nous pouvons chercher l’une des origines de notre situation présente. Ce qui caractérise donc notre époque est moins l’existence de chacun des problèmes que leur entremêlement. Les défis environnementaux rencontrent les défis économiques. Ceux-ci rencontrent les difficultés sociales et politiques. Les conflits s’inscrivent dans des histoires anciennes, mais ils mobilisent aussi des technologies contemporaines et des intérêts économiques mondialisés. Les migrations sont liées à la guerre, aux inégalités, au climat, au travail, aux frontières et aux représentations de l’autre. Une telle situation peut alors donner le sentiment d’une « Grande impasse ». Non pas nécessairement parce qu’aucune solution n’existerait pour en sortir, mais parce que chaque solution, émanant des individus ou des collectivités, voire même des instances internationales, semble devoir composer avec une multitude de conséquences, de contraintes et d’intérêts contradictoires.

« J’estime que la plus grande part des misères de l’humanité est due aux estimations erronées qu’elle fait de la valeur des choses ».

Benjamin Franklin

À qui la faute ?

Face à une situation difficile à comprendre et plus encore à maîtriser, une tentation apparaît inévitablement : à qui la faute ? Lorsque les causes sont multiples, que les responsabilités sont distribuées dans le temps et que les conséquences de certaines décisions peuvent être très éloignées de qui les a prises, il devient en effet tentant de simplifier. Le problème doit alors avoir un responsable. L’histoire humaine tout autant que l’époque contemporaine offrent d’innombrables exemples de cette mécanique. Selon les contextes, le coupable désigné peut être un individu, un groupe social, une communauté, une religion, une population étrangère, une puissance politique ou économique, une génération, un territoire tout autant qu’une civilisation. Les formes actuelles de complotisme et la recherche de boucs émissaires peuvent être comprises dans cette perspective : elles proposent une lecture simplifiée d’une réalité devenue difficile à embrasser dans toute sa complexité. Or bien entendu une telle simplification a un prix – souvent plus élevé qu’on ne l’admet. Elle peut transformer une difficulté collective en affrontement entre « eux » et « nous », rendant impossible l’examen de nos propres responsabilités et enfermant chacun dans une représentation du problème qui contribue précisément à le maintenir. La « Grande Impasse » peut alors fonctionner comme un cercle fermé. Plus la situation paraît incompréhensible, plus nous cherchons des explications simples. Or voici qu’en « trouvant » des responsables, nous renforçons les oppositions, rendant de plus en plus difficile d’écouter les expériences et les arguments de ceux que nous considérons comme adversaires, voire comme ennemis. Et finalement plus le dialogue devient difficile, plus chacun peut être tenté de confirmer la représentation qu’il avait déjà du problème. Tragique boucle s’il en est.

Lorsque l’IA s’en mêle…

À cette situation déjà complexe, notre époque a ajouté un facteur nouveau et pas le moindre : l’intelligence artificielle grand public. En quelques années, les systèmes d’IA sont devenus accessibles à un nombre considérable de personnes et ont commencé à transformer des activités qui semblaient jusque-là relever principalement des capacités humaines. Intervenant dans notre rapport au savoir, à l’information, à l’écriture, à la création, au travail, à la décision, et plus largement au pouvoir, mais aussi à la guerre, à la communication et même à la spiritualité, de tels systèmes peuvent désormais modifier notre manière de poser, et résoudre, les problèmes, ou le prétendre. Cette évolution introduit une difficulté supplémentaire car lorsque nous demandons à une intelligence artificielle de nous aider à comprendre un problème, elle ne se contente pas nécessairement de nous fournir une information. Elle participe à la manière dont le problème est formulé, représenté et éventuellement résolu. L’IA entre ainsi dans la sphère du problème humain non pas comme un objet extérieur, mais comme un nouvel acteur de nos manières de connaître, de décider et d’agir. Un tel redéploiement est radical et ses conséquences difficiles à mesurer car si l’IA peut contribuer à résoudre certains problèmes, elle peut aussi en créer de nouveaux, sans commune mesure avec ceux que nous connaissions. Elle peut ainsi tout à la fois rendre certaines connaissances plus accessibles et, simultanément, compliquer notre rapport à la fiabilité de ce qui nous est présenté. Elle peut faciliter la communication et, dans d’innombrables circonstances, participer ou même promouvoir la manipulation de l’information. Elle peut tout autant augmenter certaines capacités humaines tout en nous conduisant à déléguer des activités dont nous devrions pourtant éviter la dépossession et continuer à questionner le sens. De quoi nous demander avec elle, quelles nouvelles dimensions le problème humain est-il en train de prendre à mesure que l’IA se déploie dans nos sociétés ? En quoi les rivalités planétaires qu’elles soient commerciales ou idéologiques y jouent-elles un rôle déterminant ?

La confusion des repères…

L’ensemble de cette situation se reflète dans une difficulté qui emporte et sous-tend toutes les autres : la confusion des repères, pouvant alors produire deux mouvements apparemment opposés. D’un côté, elle peut amplifier les doutes, les peurs, les incertitudes et les formes d’instabilité individuelle ou collective. De l’autre, elle peut conduire à rechercher des certitudes absolues auxquelles s’accrocher lorsque le monde paraît trop complexe ou trop instable. Dans les deux cas, la difficulté à reconnaître la pluralité des expériences humaines rend plus difficile une prise en compte équitable de l’ensemble de l’humanité. Or une telle prise en compte suppose de reconnaître que les êtres humains ne disposent pas tous des mêmes histoires, des mêmes savoirs, des mêmes intérêts ni des mêmes repères. Elle suppose également de reconnaître à chacun le droit d’exister et de participer à la définition du monde commun. C’est précisément ce qui rend la résolution du problème humain si délicate : nous devons chercher des solutions dans un monde où nous ne partageons pas nécessairement les mêmes repères pour définir le problème lui-même.